À côté de la diplomatie institutionnelle traditionnelle, d’autres acteurs interviennent aujourd’hui dans la construction des relations économiques entre les pays : entreprises, chambres de commerce, réseaux professionnels, diasporas ou intermédiaires capables de circuler entre sphères publiques et privées.
Nunzia Cocozza revendique son appartenance à cet espace qu’elle qualifie de « diplomatie économique parallèle » : une action qui ne se substitue pas à celle des États et des ambassades, mais la complète par le terrain, la mise en relation, l’information et la création de coopérations économiques concrètes.
Installée au Maroc et engagée dans les relations entre l’Italie et le Royaume, elle revient pour Futurise sur sa conception de ce rôle, les conditions de sa légitimité, la place des entreprises et des territoires, ainsi que sur l’évolution qu’elle imagine pour les relations bilatérales dans les années à venir.
Aux côtés de la diplomatie traditionnelle
Futurise — Pendant longtemps, la diplomatie a été principalement associée aux États, aux ambassades et aux diplomates professionnels. Quelle place occupe aujourd’hui, à leurs côtés, ce que vous appelez une diplomatie économique parallèle ?
Nunzia Cocozza — L’action souveraine des États et des ambassades reste importante, mais ma propre trajectoire professionnelle démontre que la construction des relations internationales emprunte aujourd’hui de nouvelles voies.
En tant qu’experte en relations bilatérales et internationales, je constate au quotidien que cette évolution se déploie principalement à travers la diplomatie économique. Les ambassades ouvrent les voies et fixent le cadre macro-politique, mais c’est aussi le travail de figures comme la mienne, capables d’activer des flux économiques réels et de dialoguer de manière transversale avec les institutions et les deux États, qui permet d’enraciner et de structurer ces relations dans la durée.
Je suis fière de figurer parmi les pionnières qui ont contribué à faire émerger cette mission.
Des relations plus directes et plus opérationnelles
Futurise — Vous avez évoqué l’idée de relations internationales devenant plus relationnelles et moins formelles. Qu’est-ce qui a changé concrètement sur le terrain ?
Nunzia Cocozza — Le changement majeur réside dans la recherche d’efficacité et de rapidité opérationnelle, une dynamique qui caractérise depuis toujours mon modus operandi.
Si le formalisme politique obéit à un temps long, mon rôle sur le terrain exige une agilité extrême. Devenir plus « relationnel », c’est faire ce que je fais chaque jour : s’asseoir à la table des décideurs, à Rome ou à Rabat, en parlant un langage commun, concret et pragmatique.
Je suis convaincue que, pour avoir un impact réel, il faut faire partie d’une culture et se déployer sur le terrain pour en comprendre l’essence.
En pratique, grâce à cette approche plus directe et interpersonnelle, nous pouvons engager le co-développement, surmonter certaines lenteurs bureaucratiques et parfois anticiper la signature formelle de protocoles plus lointains.
Un écosystème de nouveaux acteurs
Futurise — Qui sont aujourd’hui les nouveaux acteurs de cette diplomatie économique parallèle : entreprises, chambres de commerce, collectivités, diasporas, réseaux professionnels, personnalités indépendantes ?
Nunzia Cocozza — Tous ces acteurs forment un écosystème complexe où chaque élément possède sa propre importance. Ma propre figure se situe précisément comme un point de synthèse et d’intersection entre eux, y compris avec la diplomatie et la politique au sens plus classique.
Pour atteindre des objectifs stratégiques dans un scénario multilatéral, il est fondamental d’être au centre de cette intersection. C’est un défi qui exige une solide préparation de base et que je mène avec une attention et un dévouement constants au quotidien.
Ce rôle ne s’improvise en rien. Il est le fruit d’un parcours rigoureux et de compétences larges et transversales, allant de l’économie à la diplomatie, des affaires institutionnelles à la communication stratégique.
Dans ce cadre, les chambres de commerce, à l’instar de la Joint Italian Arab Chamber of Commerce que j’ai portée au Maroc, jouent un rôle clé et agissent comme des facilitateurs, à condition d’opérer avec une information juste, un respect rigoureux des règles et une attention profonde aux cultures et traditions des pays respectifs.
C’est précisément avec cette approche que je mets également en lumière le rôle de la diaspora, les « Marocains du monde », en cherchant à comprendre pleinement leurs besoins concrets sur le terrain et à les adapter avec précision aux nécessités industrielles et économiques des différents États impliqués.
Une relation qui se construit aussi hors des canaux classiques
Futurise — Assiste-t-on à une forme de décentralisation, dans laquelle une partie de la relation entre deux pays se construit désormais en dehors des canaux diplomatiques classiques ?
Nunzia Cocozza — Absolument, et c’est exactement l’espace dans lequel s’inscrit mon activité.
Nous assistons à une nette horizontalité des rapports interétatiques, où une part essentielle du partenariat multilatéral se forge désormais lors de forums stratégiques, de commissions thématiques ou d’échanges directs de compétences industrielles que je me charge moi-même de faciliter.
Cette décentralisation ne remplace pas la diplomatie classique : elle l’amplifie. Mon interaction directe avec les Parlements permet, par exemple, de porter les voix et les exigences du tissu économique réel là où se calibrent les lois et les grands traités de coopération stratégique.
Dans ce contexte, je peux affirmer que le sommet de l’amour pour ce rôle est d’arriver au point de devenir une figure importante et de grande confiance pour ceux qui sollicitent ma présence. Cela n’a pas de prix, car cela démontre comment les institutions et les acteurs clés choisissent aussi la personne et l’autorité qu’elle a construite sur le terrain pour consolider leurs liens les plus stratégiques.
Le rôle du « pont »
Futurise — Votre propre activité vous place à l’intersection du monde institutionnel, des entreprises et des réseaux bilatéraux. Qu’est-ce qu’un acteur intermédiaire peut faire que l’institution seule ne peut pas toujours faire ?
Nunzia Cocozza — En tant que professionnelle opérant de manière stable à cette intersection, j’offre une flexibilité d’exécution et une proximité immédiate que les complexités institutionnelles ralentissent parfois.
Ayant le privilège de collaborer étroitement avec les institutions parlementaires italiennes — le Sénat et la Chambre des députés — tout en étant profondément investie dans le tissu économique et institutionnel du Royaume du Maroc, je peux agir comme un pont à haute réactivité.
Nous brisons ainsi les isolements : je porte les besoins réels des entrepreneurs directement auprès des législateurs et, surtout, je cherche à porter la Vision de Sa Majesté le Roi à un maximum de tables à l’international, en m’engageant à faire une place en première ligne à ceux qui en comprennent réellement la valeur stratégique et économique.
La légitimité se construit sur plusieurs niveaux
Futurise — Sur quoi repose alors la légitimité de ces acteurs : mandat institutionnel, connaissance du terrain, confiance personnelle, réseaux, capacité à produire des résultats ?
Nunzia Cocozza — Ma légitimité personnelle et professionnelle est le fruit d’un équilibre rigoureux qui réunit l’ensemble de ces éléments.
D’une part, elle nécessite un ancrage institutionnel fort, à l’image des tables de travail et des concertations constantes que je mène avec le Sénat, la Chambre des députés et les institutions du Royaume.
D’autre part, elle se valide au quotidien par ma connaissance intime, technique et respectueuse des dynamiques du terrain marocain.
Sur les deux rives de la Méditerranée, j’ai appris que la véritable légitimité se fonde sur la confiance personnelle, l’éthique, la transparence et la capacité à transformer une intention politique en résultats économiques tangibles.
L’économie comme moteur de la relation
Futurise — Jusqu’où la création d’opportunités économiques, l’investissement ou la mise en relation d’entreprises deviennent-ils eux-mêmes des instruments de cette diplomatie ?
Nunzia Cocozza — Ils en sont le moteur principal et constituent le cœur de ma mission stratégique.
Lorsque je facilite la création de valeur partagée, j’utilise l’économie et les relations comme l’un des meilleurs instruments possibles. Dès lors qu’un investissement se concrétise, que j’active un transfert de savoir-faire, que je mets en relation des décideurs ou encore que je diffuse une bonne information et communique efficacement, on ne génère pas seulement du profit.
On jette les fondations d’une interdépendance stratégique saine et durable.
C’est l’économie réelle, portée par nos réseaux relationnels, qui matérialise et consolide les pactes d’amitié signés par les États.
Italie-Maroc : les espaces de coopération
Futurise — Dans la relation entre l’Italie et le Maroc, quels sont aujourd’hui les espaces où cette diplomatie économique et relationnelle peut produire le plus de résultats ?
Nunzia Cocozza — Sous la Vision éclairée de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, le Maroc s’est affirmé comme une puissance économique régionale et un véritable hub de référence vers l’Afrique.
Dans mon travail quotidien, je constate d’immenses opportunités dans des secteurs stratégiques tels que la transition énergétique, l’agro-industrie, les infrastructures intelligentes et la formation professionnelle.
L’Italie, forte de son tissu de PME à haute spécialisation technologique, trouve au Maroc un partenaire idéal pour construire la nouvelle économie euro-méditerranéenne.
Dans ce parcours, même lorsqu’il n’y a pas de retombée économique ou institutionnelle immédiate sur le terrain, je suis fière de faire comprendre cette grande vision, de la porter avec constance et d’effectuer un travail attentif de filtre sur les entreprises et les réalités.
L’objectif est que seuls le bien et la création de ponts authentiques puissent se déployer et se croiser, afin que chaque partenariat reflète l’excellence et le respect profond qui unissent nos pays.
La diplomatie économique au cœur des territoires
Futurise — Les territoires — régions, villes, écosystèmes économiques locaux — prennent eux aussi davantage d’importance. Assiste-t-on à une territorialisation de cette diplomatie économique parallèle ?
Nunzia Cocozza — Certainement, et c’est une réalité que je guide en personne à travers mes projets de coopération.
Les accords macroéconomiques entre Rome et Rabat ne trouvent leur pleine efficacité que lorsque je parviens à les décliner au cœur des territoires, mais avec une prémisse fondamentale : le niveau local doit toujours être étroitement aligné avec le niveau central et se mouvoir en totale synergie avec lui.
Tous les acteurs territoriaux doivent converger vers un seul et unique but, afin que les spécificités régionales — comme l’axe industriel Casablanca-Tanger ou les districts industriels italiens, mais également ceux d’autres États — puissent amplifier les orientations stratégiques et la vision d’ensemble établies par les États respectifs, sans jamais en dévier.
Le numérique ne remplace pas la présence
Futurise — Les réseaux sociaux et les plateformes numériques ont-ils profondément modifié la manière dont se construisent ces relations, ou restent-ils principalement des outils de communication ?
Nunzia Cocozza — Ils ont accéléré la portée et la visibilité de nos actions, offrant une vitrine globale instantanée.
Cependant, l’expérience liée à mon parcours m’enseigne que les médias de référence et les titres analytiques d’excellence, à l’instar de Maroc Hebdo, qui a récemment dressé mon portrait, restent indispensables pour contextualiser, approfondir et stimuler des réflexions de haut niveau.
Si le numérique initie le contact, c’est bien l’interaction humaine directe et ma présence physique au sein des sièges institutionnels qui scellent les grandes alliances.
Les limites : éthique, souveraineté et transparence
Futurise — Cette multiplication des acteurs crée aussi des zones grises entre représentation officielle, action privée et intérêts économiques. Où faut-il placer les limites ?
Nunzia Cocozza — La frontière est tracée par une solide éthique professionnelle.
Une personne parvenue à mon niveau d’expérience et de connaissance sait parfaitement que la base de départ incontournable est le respect absolu de la souveraineté des États, en plaçant toujours l’Italie et le Maroc sur le même et identique niveau.
C’est précisément pour cette raison que mon rôle ne peut en aucun cas s’improviser. Il exige une précision chirurgicale. Ma véritable mission consiste à calculer minutieusement les priorités et à garantir la plus grande justice dans l’information et dans les relations.
Actuellement, je suis entièrement au service de ce lien bilatéral pour partager et véhiculer la vision prospective de Sa Majesté le Roi à l’échelle internationale, un engagement profond que je porte avec fierté et dévouement, forte également de ma seconde nationalité de cœur.
L’action économique privée n’a de valeur que lorsqu’elle agit en toute transparence et se meut à l’intérieur de ce périmètre de respect institutionnel mutuel, comme un accélérateur sain du bien commun.
Le diplomate de demain
Futurise — Si vous vous projetez à dix ans, à quoi ressemblera selon vous une relation bilatérale efficace entre deux pays comme l’Italie et le Maroc ? Et finalement, le diplomate de demain sera-t-il nécessairement… un diplomate ?
Nunzia Cocozza — Dans une décennie, une relation bilatérale de succès sera une plateforme d’intégration totale, fluide et co-dépendante sur les plans technologique, logistique et énergétique, portée par une classe dirigeante dynamique et biculturelle.
Pour ce qui est du diplomate de demain, les fonctions souveraines et régaliennes resteront intactes et essentielles. Toutefois, le scénario futur démontre que les rôles, même s’ils ne sont déjà pas si différents, deviendront de plus en plus complémentaires.
Une figure dynamique, économique et experte dans les relations de terrain comme la mienne ne remplacera donc pas le diplomate classique. Elle sera, en revanche, intégrée de manière plus stable au tissu institutionnel, sans limiter sa capacité d’action pratique, précisément pour compléter et renforcer ce qui constitue notre but commun. Il ne s’agit pas de bouleverser les carrières, mais de reconnaître que la complexité de la scène transnationale exige une alliance structurée entre l’approche solide de la diplomatie traditionnelle et l’agilité chirurgicale des relations économiques internationales.



