Dans le premier volet de cette série, Laurent Leloup expliquait pourquoi la menace quantique devait être anticipée avant l’arrivée d’un ordinateur capable de remettre en cause les systèmes cryptographiques actuels. Le risque tient surtout au temps nécessaire pour s’y préparer, inventorier les dépendances, adapter les architectures et organiser la migration.
Mais plusieurs événements survenus en 2026 invitent à regarder l’autre versant de cette trajectoire. Le calcul quantique reste encore largement une technologie de recherche, mais son environnement commence à évoluer : financements, infrastructures, capacités de fabrication, programmes publics et dispositifs d’évaluation se structurent autour des machines. Ce deuxième volet s’intéresse à cette phase de transition, encore incertaine, mais désormais suffisamment visible pour mériter d’être observée avec attention.
Le 21 mai 2026, le département américain du Commerce annonçait plus de 2 milliards de dollars de financements destinés à accélérer le développement des technologies quantiques américaines. Le lendemain, la France renforçait à son tour sa stratégie nationale quantique d’un milliard d’euros supplémentaires pour la période 2026-2030 et relevait fortement les ambitions du programme PROQCIMA, désormais appelé à atteindre 1 024 qubits logiques dès 2032.
Pris isolément, ces deux événements ne sont que deux annonces publiques supplémentaires dans un secteur habitué aux effets d’annonce, aux records de qubits et aux feuilles de route ambitieuses. Mais les mois qui ont suivi leur ont donné une autre signification. En septembre, les États-Unis ont commencé à transformer leurs intentions de financement en accords définitifs avec GlobalFoundries puis Anderon, la nouvelle filiale quantique d’IBM. Début octobre, la ligne pilote européenne Q-PLANET est entrée dans sa phase d’exécution tandis que la DARPA faisait progresser quatre nouvelles entreprises vers la dernière phase de sa Quantum Benchmarking Initiative.
Ces événements ne signifient pas que l’ordinateur quantique universel, corrigé des erreurs et capable de menacer à grande échelle les systèmes cryptographiques actuels soit déjà là, ni même qu’ils soient en vue. Ils ne signifient pas davantage que la date du Q-Day soit devenue prévisible. Ils indiquent en revanche que le calcul quantique commence à sortir de la recherche expérimentale pure et entre dans une phase industrielle. Cette nouvelle phase rend la fabrication, les infrastructures, les commandes publiques, les chaînes d’approvisionnement, le capital et la capacité à sélectionner les technologies crédibles aussi importants que la recherche scientifique elle-même.
Dans le premier volet de cette série, Laurent Leloup expliquait pourquoi le risque quantique doit être anticipé dès aujourd’hui. Avec le Harvest Now, Decrypt Later, une donnée capturée dans le monde pré-quantique peut rester stockée jusqu’au jour où une capacité suffisante permettra de la déchiffrer. La durée de la migration cryptographique devient donc elle-même une variable stratégique.
Ce deuxième volet s’intéresse à une autre horloge, celle de la technologie quantique qui progresse en parallèle.
Le nombre de qubits ne suffit pas
Avant de parler d’industrialisation, commençons par préciser ce qui est réellement en train de s’industrialiser.
Le calcul quantique est un domaine particulièrement propice à la confusion entre progrès scientifique et maturité technologique. Une machine peut afficher un plus grand nombre de qubits sans pour autant être capable d’exécuter des calculs plus longs, plus utiles ou plus fiables. Elle peut démontrer un gain important d’efficacité ou de vitesse pour une tâche très spécialisée sans pour autant constituer une infrastructure exploitable industriellement. Elle peut enfin franchir une étape expérimentale importante tout en restant très éloignée de la capacité nécessaire à l’exécution de l’algorithme de Shor contre un système cryptographique réel.
Il faut également comprendre la différence entre qubits physiques et qubits logiques.
Les premiers sont les unités matérielles de la machine. Ils restent exposés au bruit, aux erreurs et à la décohérence. Les seconds résultent de mécanismes de correction d’erreurs permettant de produire une information quantique suffisamment robuste pour effectuer des calculs complexes. Selon les architectures et les taux d’erreur, la construction d’un seul qubit logique peut nécessiter de quelques dizaines à plus d’un millier de qubits physiques.
Les annonces régulières dans les médias doivent donc être reçues avec prudence car un nombre de qubits physiques ne mesure qu’une partie de la machine. Il ne dit pas à lui seul ce que cette machine est capable de calculer, pendant combien de temps, avec quelle fidélité ni avec quel niveau de correction. Il faut également regarder la stabilité, les taux d’erreur, la correction, la profondeur des circuits et l’intégration de l’ensemble de la pile. Le quantique doit encore franchir des seuils réels avant d’atteindre son potentiel stratégique ; ce sont ces seuils qu’il faut suivre avec discernement.
L’accélération ressentie actuellement dans le domaine du quantique ne tient pas seulement aux progrès annoncés ou aux budgets engagés, mais à l’écosystème industriel qui commence effectivement à se construire autour des machines.
La sortie du laboratoire
La recherche scientifique a pour but de produire des découvertes tandis que l’industrie doit tenter de les transformer en objets reproductibles, accessibles, maintenables et, à terme, utilisables.
Entre les découvertes scientifiques et les capacités industrielles existe toute une chaîne que le grand public tend à sous-estimer. Dans le quantique, qui est particulièrement sensible au bruit et aux erreurs, il faut stabiliser les composants et les procédés, maîtriser les systèmes de contrôle, intégrer matériels et logiciels, connecter les machines au calcul classique puis être capable de reproduire l’ensemble avec une fiabilité compatible avec des usages réels. Autrement dit, il ne suffit pas qu’une technologie fonctionne ; il faut encore savoir la fabriquer, la reproduire et l’insérer dans le monde réel. Progrès scientifique et progrès industriel ne vont pas nécessairement de pair.
Et même à supposer qu’une telle chaîne industrielle puisse être constituée, disposer d’un processeur quantique performant ne suffit pas à établir une souveraineté quantique à part entière. Comme nous l’avions déjà montré à propos de la puissance de calcul européenne, disposer d’un supercalculateur sur son territoire ne signifie pas maîtriser l’ensemble des couches qui le rendent possible. Il en ira de même pour la souveraineté quantique qui dépendra aussi des composants, des procédés de fabrication, des systèmes de contrôle, des logiciels, des fournisseurs, du capital, de l’accès aux infrastructures et des standards qui organiseront leur fonctionnement. La machine elle-même ne représente donc qu’une partie de la capacité.
C’est précisément à ce titre que les événements de 2026 sont particulièrement intéressants. Les stratégies française, européenne et américaine commencent désormais à s’intéresser à ces couches moins visibles, mais absolument décisives pour transformer une avance scientifique en capacité réelle.
La France et le pari de la diversité
La France possède aujourd’hui une caractéristique assez particulière dans la course au quantique. Plusieurs entreprises françaises travaillent simultanément sur des architectures vraiment différentes.
Pasqal développe des machines reposant sur des atomes neutres. Quandela travaille sur la photonique. Alice & Bob développe des cat-qubits. Quobly privilégie les spins dans le silicium. C12 exploite des spins d’électrons confinés dans des nanotubes de carbone.
Il est impossible, à ce stade, de savoir quelle architecture — françaises ou étrangères — offrira finalement le meilleur compromis entre correction d’erreurs, scalabilité, manufacturabilité, coût et utilité.
La stratégie française semble être de ne pas trancher cette question trop tôt.
Lancé en 2024 et piloté par la Direction générale de l’armement avec le Secrétariat général pour l’investissement, PROQCIMA a précisément été conçu pour organiser une sélection progressive entre plusieurs trajectoires technologiques. Le programme a même été conçu en référence à ULTRA, le programme britannique associé au décryptage d’Enigma pendant la Seconde Guerre mondiale.
Cette généalogie mérite d’être soulignée car le calcul quantique français ne semble pas s’organiser uniquement comme une politique d’innovation. Dès son origine, l’État le rattache assez explicitement à des enjeux de sécurité et de capacité stratégique.
Le renforcement des budgets annoncé en mai 2026 va dans le même sens. Le financement des marchés liés à la défense et à la sécurité sur les deux prochaines phases est doublé, tandis que l’État entend mobiliser à la fois commande publique et fonds propres pour accélérer l’industrialisation.
Ce dernier point est important car la commande publique ne finance pas seulement une technologie. Elle lui donne un marché initial, génère du chiffre d’affaires et des références, et lui donne du temps pour franchir les étapes qui séparent le prototype du produit industriel. Plus directement, la France semble chercher à réduire la distance entre progrès scientifique et progrès industriel, afin que les avancées réalisées dans les laboratoires puissent être transformées plus rapidement en capacités effectivement produites et déployées.
Le dispositif commence d’ailleurs lui-même à évoluer à mesure que les trajectoires industrielles se différencient. Après avoir achevé la première phase de PROQCIMA, Pasqal a quitté le programme fin septembre pour poursuivre sa collaboration avec l’État dans un cadre civil davantage adapté à sa maturité commerciale.
Les premiers effets de cette transition commencent d’ailleurs à être visibles ailleurs dans l’écosystème.
Quobly a ainsi levé 115 millions d’euros en juin afin d’accélérer l’industrialisation de ses processeurs quantiques sur silicium. Son pari est assez révélateur de ce qui se prépare car en cherchant à exploiter des procédés issus de l’industrie conventionnelle des semi-conducteurs, l’entreprise ne travaille plus uniquement sur la qualité du qubit mais également sur sa capacité à être fabriqué à l’échelle industrielle.
Le cas de Q-PLANET est encore plus emblématique de l’émergence d’une industrie du quantique. Cette ligne pilote européenne, coordonnée par Pasqal, réunit 28 partenaires dans onze pays et dispose de 50 millions d’euros sur trois ans pour développer des composants de qualité industrielle destinés aux technologies quantiques à atomes neutres. Elle fait partie des six lignes pilotes complémentaires mises en place en Europe autour des technologies quantiques. Trois mois après son lancement officiel, elle est entrée début octobre dans sa phase d’exécution.
Bien sûr, une ligne pilote n’est pas encore une usine de production de masse. Mais elle constitue précisément l’une des étapes intermédiaires entre laboratoire et fabrication industrielle. Elle va chercher à stabiliser les procédés, améliorer leur reproductibilité, rapprocher la technologie des besoins industriels et préparer des chaînes d’approvisionnement capables d’exister au-delà d’un prototype.
En clair, la France n’essaie plus seulement d’être bonne en physique quantique. Elle essaie progressivement de transformer cette excellence scientifique en capacité industrielle.
L’Europe et son infrastructure quantique émergente
Le changement d’échelle dépasse le cadre français. Le 25 juin dernier, EuroHPC a ouvert l’accès à ses ordinateurs quantiques aux chercheurs, aux institutions publiques mais aussi aux industriels européens.
Plusieurs technologies, telles que les circuits supraconducteurs, photonique, ions piégés sont déjà accessibles dans ce cadre et d’autres devraient suivre. Les machines quantiques sont par ailleurs intégrées à une stratégie plus large de calcul hybride permettant leur utilisation avec les supercalculateurs européens.
Ce point est important car selon toute vraisemblance, le quantique n’émergera pas immédiatement en remplacement du calcul classique, mais en complément.
Dans son étude consacrée au calcul stratégique européen, Alice Pannier, chercheuse à l’Ifri, montrait déjà que la puissance de calcul devait être lue comme un continuum reliant supercalcul, processeurs, cloud, intelligence artificielle et quantique. Le calcul quantique s’inscrit donc dans une architecture déjà existante plutôt qu’il ne la remplace.
EuroHPC devient, dans cette perspective, autre chose qu’un programme d’acquisition de machines. Il constitue progressivement une infrastructure permettant à des utilisateurs de tester des technologies, d’acquérir des compétences, de comparer des architectures et de commencer à développer des applications sur des capacités qui seraient autrement très difficiles d’accès.
L’Europe dispose donc d’atouts indéniables. Elle possède une recherche scientifique de premier plan, plusieurs start-up technologiques assez avancées, une grande diversité d’architectures, des programmes publics, des infrastructures de calcul, des lignes pilotes et des commandes publiques émergentes.
Mais, encore une fois, être présent dans la course au quantique et être capable de convertir les avancées en puissance sont deux choses différentes.
C’est ce que souligne l’étude de l’Ifri publiée en mai 2026 sur le défi quantique européen. L’Europe dispose d’une recherche de haut niveau, de compétences et d’entreprises prometteuses, mais elle reste moins performante dans les mécanismes qui permettent de convertir cette excellence en capacité durable — financement privé, brevets, passage à l’échelle, infrastructures industrielles, commandes publiques et influence dans les standards.
Les États-Unis, objectif fonderies
L’Europe souffre encore d’un développement insuffisant des couches profondes qui soutiennent les avancées quantiques et permettent de convertir la recherche en capacités réelles. C’est précisément sur ces couches que la stratégie américaine de 2026 apparaît aujourd’hui la plus structurée.
L’annonce de mai portait sur une enveloppe totale prévue de 2,013 milliards de dollars, répartie entre neuf entreprises. Sur ce montant, 1 milliard de dollars sont destinés à IBM pour créer une filiale de fonderie dédiée aux wafers quantiques supraconducteurs, tandis que 375 millions supplémentaires sont prévus pour GlobalFoundries afin de développer une fonderie capable de servir plusieurs modalités quantiques — supraconducteurs, ions piégés, photonique, topologique et spins dans le silicium. Plus des deux tiers des financements annoncés sont ainsi consacrés à la fabrication.
Ce constat est loin d’être anodin. Il montre que les États-Unis cherchent non seulement à soutenir les architectures quantiques les plus prometteuses, mais qu’ils commencent aussi à construire les infrastructures capables d’en servir plusieurs à la fois, y compris certaines qui ne sont peut-être pas encore dominantes aujourd’hui.
Depuis, cette stratégie a commencé à être contractualisée. Le 8 septembre, l’accord pouvant atteindre 375 millions de dollars avec GlobalFoundries a été finalisé. Une semaine plus tard, le Department of Commerce a signé un award pouvant atteindre 1 milliard de dollars avec Anderon, une fonderie quantique pure-play conçue pour fournir des wafers à des clients au-delà du seul écosystème IBM. Le milliard de dollars de financement public doit en outre être complété d’un investissement supplémentaire d’un milliard de dollars venant d’IBM.
On reconnaît ici un mécanisme souvent utilisé dans d’autres technologies critiques. Lorsqu’une compétition technologique reste incertaine, il peut être plus stratégique de contrôler les infrastructures indispensables à plusieurs technologies que de parier trop tôt sur un seul vainqueur.
C’est exactement le rôle d’une fonderie. Elle transforme une partie de la course au quantique en course à la capacité de fabrication.
Le dispositif va même plus loin. Car en contrepartie des financements, le Department of Commerce prévoit des participations minoritaires non contrôlantes dans les entreprises soutenues. L’État ne se contente donc plus de subventionner la recherche ou de passer commande ; il mobilise aussi le capital pour accompagner et sélectionner des trajectoires technologiques.
De la feuille de route à la puissance
Le calcul quantique arrive à l’étape où il faut savoir fabriquer, financer, tester, reproduire et intégrer des machines dans des infrastructures existantes.
La Quantum Benchmarking Initiative de la DARPA illustre bien ce changement. Début octobre, plusieurs acteurs parmi les plus avancés sont entrés dans la phase où leurs feuilles de route doivent être confrontées aux systèmes réels. La DARPA résume elle-même cette évolution comme le passage « des plans à la preuve ».
La comparaison le montre bien. Au 8 octobre, aucun acteur européen ne figure parmi les six entreprises actives en phase C ; Quandela n’a rejoint la phase A qu’en mai. PROQCIMA remplit en France une fonction de sélection progressive, mais l’Union européenne ne dispose pas encore d’un dispositif paneuropéen aussi identifiable de vérification indépendante des trajectoires industrielles.
Une ligne pilote européenne, une fonderie américaine, une plateforme EuroHPC ou un programme de benchmarking sont désormais aussi importants que l’annonce d’une nouvelle percée scientifique. Ils renseignent sur la capacité de l’écosystème à transformer cette percée en produit industrialisable.
Cette évolution récente donne ainsi une nouvelle profondeur à l’avertissement formulé par Laurent Leloup dans le premier volet de cette série.
Deux temporalités progressent en parallèle. La première est celle de la préparation des organisations publiques et privées à la transition post-quantique. La deuxième est celle des capacités de calcul quantique elles-mêmes. Nous ne savons pas quand elles se croiseront, et rien ne permet aujourd’hui de fixer une date au Q-Day. Mais l’incertitude sur cette date ne signifie pas que nous ne nous en rapprochons pas. Pour les entreprises comme pour les États, la vitesse à laquelle les progrès scientifiques deviennent industrialisables est donc un indicateur à suivre de près.
La rupture naît dans les laboratoires. La puissance se construit dans les chaînes capables de la fabriquer, de la financer et de la déployer.
Sur le terrain industriel, la France et l’Europe disposent d’atouts réels et commencent à construire les infrastructures nécessaires. Les États-Unis accélèrent toutefois avec une profondeur financière et industrielle considérable, notamment dans la fabrication et la validation des architectures.
Et cette compétition ne se joue évidemment pas à deux. Une troisième puissance organise depuis longtemps le quantique comme un enjeu de sécurité nationale, de communications protégées, de souveraineté et de puissance : la Chine.
Ce sera l’objet du troisième volet de cette série.



