Entretien avec Éric Keslassy et Christophe Rodrigues
Propos recueillis et éditorialisés par Nabil C. Naili pour Futurise
Publié dans le cadre de Futurise OEG — Observatoire Économie & Géopolitique
À l’occasion de la parution de La mondialisation fragmentée (Deboeck Sup, 18 juin 2026), Éric Keslassy et Christophe Rodrigues reviennent pour Futurise sur la transformation profonde de l’économie mondiale. Leur thèse est claire : la mondialisation ne disparaît pas, mais elle entre dans une nouvelle phase, plus instable, plus politique, plus conflictuelle. Les interdépendances demeurent, mais leur gouvernance se fragilise.
Dans cet entretien conduit par Nabil C. Naili pour Futurise, les deux auteurs analysent la crise du multilatéralisme, le retour des rapports de puissance, la reconfiguration des chaînes de valeur, l’usage stratégique du dollar, le second choc chinois et la place de l’Europe dans un monde où les règles communes ne suffisent plus à organiser les échanges.
Note éditoriale — Cet entretien donne la parole à Éric Keslassy et Christophe Rodrigues à l’occasion de la parution de leur ouvrage La mondialisation fragmentée. Les analyses exprimées relèvent de leurs travaux et de leur lecture de la recomposition économique mondiale. Les réponses ont été éditées et resserrées par Futurise pour des raisons de clarté et de lisibilité, sans modification de fond. La version finale a été relue et validée par les auteurs avant publication.
1. Pourquoi écrire ce livre maintenant ?
Futurise — Qu’est-ce qui vous a conduits à écrire La mondialisation fragmentée aujourd’hui ? Est-ce d’abord l’accumulation des crises récentes, le sentiment d’un basculement historique, ou la conviction que nous manquions d’un cadre clair pour comprendre la période actuelle ?
Éric Keslassy et Christophe Rodrigues — Nous voyons tous que l’économie mondiale est en train de profondément se transformer. Mais les explications qui en sont données restent souvent superficielles. Nous avons voulu mobiliser l’histoire et les outils de l’analyse économique pour mieux saisir la mutation de la mondialisation.
Sans parler trop vite d’un « basculement historique » — car il est encore un peu tôt pour tirer une conclusion de cette nature —, on peut au moins considérer que l’économie mondiale est entrée dans une nouvelle phase : celle de la mondialisation fragmentée.
L’hyperglobalisation, qui s’étend grosso modo de 1990 à 2007, s’est finalement montrée relativement déceptive. Loin de la « mondialisation heureuse » que l’on nous promettait, une partie des pays développés a subi une sévère désindustrialisation. Partout, les inégalités économiques et sociales internes se sont accrues. Bien sûr, la mondialisation n’est pas seule responsable : l’accélération du progrès technique, par exemple, joue également un rôle majeur. Mais il reste que les autorités des pays avancés, en particulier après la crise du Covid, ont compris qu’il n’était plus possible de faire autant confiance au marché.
Des politiques de réindustrialisation ont donc été entreprises. Et ces politiques n’hésitent plus à activer des instruments protectionnistes. Les firmes multinationales, elles aussi, doivent désormais tenir compte de nouveaux risques — politiques, géopolitiques, sanitaires, logistiques — et ne peuvent plus seulement s’en remettre aux coûts pour décider de la localisation de leurs investissements directs à l’étranger.
2. Pourquoi parler de « mondialisation fragmentée » plutôt que de « démondialisation » ?
Futurise — Vous auriez pu parler de démondialisation, de régionalisation, de protectionnisme ou de retour des blocs. Pourquoi avoir choisi la notion de “mondialisation fragmentée” ? Qu’est-ce qu’elle permet de saisir que les autres termes laissent de côté ?
Éric Keslassy et Christophe Rodrigues — Il existe en effet de nombreuses appellations pour tenter de caractériser la mutation actuelle : « slowbalisation », post-mondialisation, démondialisation, retour des blocs, etc. Aucune ne nous paraît réellement prendre acte de ce qui se transforme.
Si l’on définit la démondialisation comme un recul des échanges et des interdépendances internationales, alors le terme ne correspond pas à la réalité. Sur le plan commercial, la mondialisation n’avance plus comme avant, mais elle ne recule pas non plus. Et les interdépendances monétaires et financières, elles, ont plutôt tendance à s’intensifier.
En revanche, l’idée selon laquelle la mondialisation conduirait naturellement à un immense marché mondial intégré est aujourd’hui battue en brèche. Les politiques commerciales visent de plus en plus à se protéger de la concurrence internationale. Les échanges se poursuivent, mais ils s’organisent dans un cadre plus fragmenté.
C’est donc bien une mondialisation fragmentée qui se met en place depuis 2009. Après l’hyperglobalisation des années 1990-2007, nous proposons d’appeler la période qui suit « mondialisation fragmentée ». Nous espérons vivement que le terme fera sens et sera retenu.
3. Qu’est-ce qui se fragmente réellement ?
Futurise — Dans votre analyse, la mondialisation ne disparaît pas. Les flux continuent, mais leurs règles semblent changer. Qu’est-ce qui se fragmente le plus profondément : les échanges, les chaînes de valeur, les institutions, la confiance, ou plus largement la gouvernance des interdépendances ?
Éric Keslassy et Christophe Rodrigues — La fragmentation porte d’abord sur la gouvernance de la mondialisation.
L’hyperglobalisation des années 1990-2007 a reposé sur une doctrine : le recours généralisé au marché devait permettre des gains mutuels d’enrichissement. Le monde est effectivement devenu plus riche grâce à la mondialisation, mais cette dynamique s’est aussi accompagnée d’une redistribution brutale des cartes entre anciens gagnants et nouveaux émergents.
Le cadre multilatéral hérité de l’après-Seconde Guerre mondiale — autour du GATT, du FMI puis de l’OMC — est aujourd’hui explicitement contesté par de nombreux gouvernements. Sur le plan commercial, cela conduit à la mise en œuvre de politiques protectionnistes. La remise en cause des politiques coopératives prônant le libre-échange entraîne bien une fragmentation.
Mais le processus dépasse largement le seul cadre des échanges de biens et services. Les relations monétaires, la globalisation financière, la montée du risque systémique, les interdépendances productives et l’allongement géographique des chaînes de valeur ont accru les interdépendances économiques. Or, au même moment, le cadre institutionnel multilatéral se délite.
C’est précisément ce décalage qui est dangereux. Dans un monde fortement interdépendant, où les déséquilibres financiers se creusent, renoncer à des politiques coopératives coordonnées aggrave les déséquilibres et accélère la mondialisation fragmentée.
4. L’histoire économique est-elle indispensable pour comprendre la période actuelle ?
Futurise — Votre livre revient sur le libre-échange, le protectionnisme, l’étalon-or, Bretton Woods, les égoïsmes sacrés, le GATT, l’OMC et l’hyperglobalisation. Quels sont, selon vous, les moments historiques les plus utiles pour comprendre la période actuelle ? Et pourquoi faut-il éviter de lire cette fragmentation comme une simple succession de crises récentes ?
Éric Keslassy et Christophe Rodrigues — La dépression des années 1930 est l’un des moments historiques clés pour comprendre la cyclicité de la mondialisation. La contraction brutale du commerce international, les dévaluations compétitives et la montée des barrières protectionnistes après la crise de 1929 rappellent le coût massif d’une fragmentation rapide de l’économie mondiale.
L’histoire montre qu’une telle spirale nourrit la méfiance entre États, aggrave les récessions et prépare le terrain à des replis politiques durables. Elle rappelle aussi que sortir de ces impasses exige du temps, de la coordination et des compromis douloureux, comme l’ont ensuite illustré Bretton Woods et le GATT.
Mais il serait trompeur de lire la phase actuelle comme une simple répétition des années 1930. D’abord parce que les obstacles ne sont pas les mêmes. Nous faisons face à des défis structurels nouveaux : climat, rivalité techno-géopolitique entre les États-Unis et la Chine, fragmentation des chaînes de valeur. Ces éléments reconfigurent la mondialisation autrement qu’une simple guerre tarifaire généralisée.
Ensuite parce que le cadre institutionnel est radicalement différent. Nous disposons aujourd’hui d’institutions multilatérales, de banques centrales crédibles et de forums de coordination qui n’existaient pas dans les années 1930, même s’ils sont sous tension.
Autrement dit, nous apprenons de la dépression de l’entre-deux-guerres en prenant conscience des coûts d’une désintégration non maîtrisée. Mais la mondialisation fragmentée d’aujourd’hui est une configuration inédite, qu’il faut analyser pour ce qu’elle est, et non comme la photocopie d’un passé que l’on rejouerait mécaniquement.
5. Le multilatéralisme peut-il encore être réparé ?
Futurise — L’un des fils du livre est la crise du multilatéralisme, notamment commercial. L’OMC est fragilisée par la règle du consensus, la paralysie de l’Organe de règlement des différends, l’hétérogénéité croissante de ses membres et son incapacité à encadrer certains modèles comme le capitalisme d’État chinois ou l’économie numérique. Peut-on encore réformer le multilatéralisme, ou faut-il admettre que le commerce mondial s’organisera désormais de plus en plus hors du cadre multilatéral classique ?
Éric Keslassy et Christophe Rodrigues — Non seulement il est encore possible de réformer le multilatéralisme, mais c’est une absolue nécessité.
Compte tenu du manque de stabilité hégémonique, lié à la rivalité entre les États-Unis et la Chine, le multilatéralisme apparaît comme la forme de gouvernance mondiale appropriée, à condition d’être réformée. Il ne faut pas retomber dans un multilatéralisme naïf, qui a aussi sa part de responsabilité dans le désordre économique mondial actuel. Mais l’action collective internationale reste impérative pour produire les biens collectifs mondiaux.
Ces biens collectifs sont essentiels : maintenir l’habitabilité de la planète, assurer la stabilité du commerce international, du système monétaire international et de la finance mondiale. Le paradoxe actuel est tragique : c’est au moment où l’humanité a le plus besoin de produire ces biens collectifs que la coopération entre les nations s’effondre.
Il faut donc réformer le multilatéralisme : sortir de la règle du consensus, examiner le statut des pays en développement, donner aux institutions internationales des compétences en matière de régulation des différentes formes de dumping — fiscal, social, environnemental ou monétaire. Les pistes sont nombreuses, mais pour l’instant les nations ne témoignent pas de la volonté politique nécessaire pour se mettre d’accord.
6. Que change la mondialisation fragmentée pour les firmes multinationales et les chaînes de valeur ?
Futurise — Vous montrez que les firmes multinationales ont été les grandes architectes d’un monde productif “made in world”, fondé sur la fragmentation internationale des chaînes de valeur. La mondialisation fragmentée remet-elle en cause ce modèle, ou oblige-t-elle surtout les firmes à le reconfigurer autour de nouvelles contraintes politiques, logistiques, réglementaires et géographiques ?
Éric Keslassy et Christophe Rodrigues — Les firmes multinationales ont effectivement été les grandes architectes d’un capitalisme « made in world », en allongeant géographiquement les chaînes de valeur pour exploiter au maximum les différentiels de coûts.
Ce mouvement a accompagné l’hyperglobalisation et a participé à la désindustrialisation relative des pays développés. Il reposait aussi sur une croyance devenue naïve : l’idée que les gisements exclusifs de valeur ajoutée se situaient dans la conception en amont et les services en aval, tandis que la production industrielle pouvait être laissée aux pays émergents, aux filiales ou aux sous-traitants.
On sait désormais que cet allongement des chaînes a fait monter le risque productif. Il a créé des dépendances concentrées sur quelques fournisseurs et sur des sites géographiquement éloignés, donc vulnérables aux chocs sanitaires, géopolitiques ou logistiques. Ce modèle n’a été économiquement rationnel que tant que les firmes ne payaient ni le plein coût du carbone, ni le coût systémique de ces fragilités.
La mondialisation fragmentée agit comme un révélateur. Les chaînes trop étirées et trop peu diversifiées deviennent un risque stratégique autant qu’un risque financier. Elles accroissent la gravité des crises lorsqu’elles éclatent et compliquent l’impératif de décarbonation des systèmes productifs.
Mais la réponse des firmes n’est pas la fin des chaînes de valeur mondiales. C’est leur reconfiguration autour de nouvelles contraintes institutionnelles, climatiques et géopolitiques. Relocalisation partielle, friend-shoring, régionalisation des chaînes de valeur : ces mouvements peuvent avoir une rationalité, à condition de ne pas déboucher sur un repli autarcique.
Un “made in” strictement national se traduirait par un appauvrissement, notamment pour des économies comme l’Europe, qui ne peuvent ni ne doivent tout produire. Le modèle “made in world” n’est donc pas abandonné, mais il doit entrer dans une phase de maturité où la robustesse, le climat et la géopolitique deviennent des paramètres centraux de la stratégie des firmes.
7. Pourquoi les monnaies, les paiements et les infrastructures financières deviennent-ils aussi politiques ?
Futurise — La monnaie, les paiements et les infrastructures financières apparaissent dans votre livre comme des terrains essentiels de la fragmentation. Pourquoi ces sujets, souvent perçus comme techniques, sont-ils devenus aussi politiques ? Et la dédollarisation vous semble-t-elle être une tendance lourde, ou plutôt une réaction limitée à l’usage plus offensif du dollar ?
Éric Keslassy et Christophe Rodrigues — Il faut d’abord préciser qu’il n’y a pas de dédollarisation au sens fort. Aucune autre devise clé ne prend aujourd’hui le relais du dollar comme pivot du système monétaire international. Ni l’euro, ni le renminbi, ni les initiatives des BRICS ne disposent de la profondeur financière, de la confiance juridique et de l’écosystème d’actifs sûrs nécessaires pour supplanter le billet vert à moyen terme.
Ce qui change, c’est l’usage plus offensif du dollar comme instrument de puissance. L’administration Trump poursuit simultanément deux objectifs en réalité contradictoires : renforcer le statut international du dollar, pour qu’il reste incontournable face aux monnaies émergentes ou aux tentatives de contournement, tout en utilisant sa dépréciation comme arme de compétitivité pour les firmes américaines.
Cette stratégie brouille les signaux et affaiblit la confiance. Pour les partenaires des États-Unis, la monnaie qui sert de référence au système devient l’instrument d’une politique nationale agressive, alors même qu’il n’existe pas de substitut crédible à court terme.
La nouveauté tient aussi au terrain des infrastructures et des nouvelles formes d’actifs liquides. L’essor encore modeste mais politiquement mis en avant des stablecoins en dollars illustre ce tournant. Adossés à des titres publics américains, ces crypto-actifs, qui ne sont pas de la monnaie, sont présentés dans la doctrine MAGA comme un moyen d’étendre le rayon d’action du dollar et de placer davantage encore les créanciers internationaux sous le contrôle financier des États-Unis.
En réalité, ils ajoutent un étage opaque à la pyramide financière internationale, dans un contexte de dette fédérale américaine en hausse continue. On augmente le risque systémique en multipliant les intermédiaires et les zones grises, sans renforcer la capacité collective à gérer les crises.
C’est pour cela que des sujets apparemment techniques — systèmes de paiement, sanctions financières, architecture des marchés de dette — deviennent profondément politiques. Ils touchent au cœur d’un bien collectif mondial : la stabilité monétaire et financière. Il n’y a pas aujourd’hui de dédollarisation ordonnée ; il y a plutôt une montée des risques d’instabilité autour d’un dollar toujours dominant, mais de plus en plus instrumentalisé, dans un système qui reste, pour l’instant, sans alternative structurée.
8. Les États-Unis utilisent-ils désormais ouvertement leurs infrastructures de puissance ?
Futurise — Les États-Unis ont longtemps été les architectes et les garants de l’ordre économique international. Aujourd’hui, ils utilisent de plus en plus ouvertement leurs leviers de puissance : dollar, sanctions, extraterritorialité, technologies, accès au marché. Est-ce une rupture, ou l’évolution logique d’une hégémonie qui cherche à se préserver ?
Éric Keslassy et Christophe Rodrigues — Il y a à la fois continuité et rupture.
La continuité historique est forte. Les États-Unis ont toujours soutenu l’ordre multilatéral tant qu’il consolidait leur position — GATT, FMI, Banque mondiale, OMC — et n’ont jamais hésité à s’en écarter dès lors qu’ils estimaient que leurs intérêts étaient menacés.
Dans notre livre, nous revenons notamment sur la « zone grise » protectionniste des années 1970 : alors même que les accords du GATT battaient leur plein, Washington multipliait les accords de gestion du commerce, les restrictions volontaires à l’exportation ou les mesures antidumping. Autrement dit, tout un arsenal contournait l’esprit du libre-échange sans rompre formellement avec lui.
De ce point de vue, l’usage du dollar, des sanctions extraterritoriales, des barrières technologiques ou de l’accès au marché comme instruments de puissance s’inscrit dans une logique ancienne : celle d’une hégémonie qui met ses infrastructures financières, juridiques et commerciales au service de sa sécurité et de sa prospérité.
La nouveauté, c’est l’ampleur et la systématicité de cette gouvernance. Là où les États-Unis jouaient autrefois sur une frontière floue entre ordre multilatéral et protectionnisme ciblé, ils assument aujourd’hui une multiplication des guerres : commerciale, monétaire, financière, productive et technologique.
Même dans les replis antérieurs, le principe du droit fondé sur des règles communes demeurait au moins formellement la référence. Trump, lui, défend explicitement le primat de la force sur le droit : accords bilatéraux asymétriques, menace permanente de sanctions ou de surtaxes, remise en cause ouverte des institutions multilatérales. C’est ce glissement — de la tension entre intérêt national et règles communes vers l’affirmation ouverte du rapport de force comme principe d’organisation — qui constitue à nos yeux la rupture la plus profonde.
Cette rupture a aussi une dimension intérieure. On assiste à la montée d’une économie de la capture, où l’État cherche à mettre au pas et à instrumentaliser certaines grandes firmes. Des entreprises comme Palantir, ou certains GAFAM, deviennent des bras armés de la puissance publique dans la sécurité, le renseignement ou le contrôle des données, avec en contrepartie un accès privilégié aux marchés et aux contrats.
On se rapproche ainsi de ce que Daron Acemoglu et James Robinson appellent des institutions extractives : un système où le pouvoir politique distribue licences, rentes et protections en fonction de la loyauté au pouvoir politique. Plusieurs économistes, comme Barry Eichengreen ou Paul Krugman, ont alerté sur le risque qu’une telle dynamique fasse glisser les États-Unis vers une forme d’autoritarisme compétitif : un régime où les institutions démocratiques subsistent formellement, mais où la concentration du pouvoir, la politisation de l’économie et l’usage des leviers de puissance contre les opposants transforment profondément la nature de l’hégémonie américaine.
9. L’Europe peut-elle répondre à la mondialisation fragmentée ?
Futurise — L’Europe apparaît comme un acteur particulièrement exposé : dépendance énergétique, dépendance militaire, retard technologique, vulnérabilités industrielles, difficulté à parler d’une seule voix. Votre livre propose plusieurs pistes : protection commerciale ciblée, réindustrialisation, décarbonation, innovation, union des marchés de capitaux, eurobonds, coalitions de volontaires. Quel est selon vous le levier prioritaire ? Et surtout, qu’est-ce qui manque aujourd’hui à l’Europe : les moyens financiers, la volonté politique, le récit commun ou la capacité institutionnelle d’exécution ?
Éric Keslassy et Christophe Rodrigues — L’Union européenne est en effet prise en étau entre le protectionnisme unilatéral américain et l’hypercompétitivité chinoise.
La Chine est devenue hypercompétitive. Elle conserve une avance en matière de compétitivité-prix, mais sa montée en gamme l’a également menée à la frontière technologique dans de nombreux secteurs : industrie verte, hautes technologies, équipements industriels. L’Europe se retrouve donc confrontée à un second choc chinois très différent du premier.
Le premier choc chinois s’est produit dans un monde encore largement ouvert, marqué par l’hyperglobalisation. Il s’agissait principalement d’un choc compétitif sur des produits d’entrée de gamme, à faible valeur ajoutée, issus d’une économie encore loin de la frontière technologique.
Le second choc chinois, celui qui nous heurte aujourd’hui, est d’une autre nature. C’est un choc d’hypercompétitivité dans un monde à la gouvernance fragmentée. La Chine est capable de produire moins cher que l’Europe sur un grand nombre de segments, tout en proposant des niveaux de gamme souvent équivalents ou supérieurs. Les produits du premier choc sont toujours là, mais ils coexistent désormais avec une présence chinoise à la frontière technologique dans des secteurs clés : batteries, véhicules électriques, énergies renouvelables, équipements télécoms.
Dans ce contexte, la fragmentation ne limite pas nécessairement ce second choc. Elle peut au contraire le renforcer. Pour la Chine, elle ouvre des espaces d’influence bilatérale et de dépendance asymétrique. Pour l’Europe, elle accroît les vulnérabilités et affaiblit la souveraineté économique.
Face à cette situation, l’Union européenne ne doit pas devenir une forteresse. Mais elle doit mettre en place une politique de défense commerciale ciblée. Cela suppose de choisir avec discernement les secteurs dans lesquels la protection peut être efficace. Il ne sert plus à rien de se battre dans certains domaines où la bataille est déjà perdue ; il est préférable d’en tirer des gains de pouvoir d’achat. En revanche, dans d’autres secteurs, comme les véhicules électriques, la défense commerciale peut être utile, à condition de l’accompagner d’une politique industrielle verticale active.
C’est ici que se situe la transformation nécessaire de l’Europe. Il faut aller vers davantage de fédéralisme pragmatique et mener des politiques industrielles intégrées de grande ampleur, plutôt que de continuer à penser et agir principalement à l’échelle nationale. Il faut que la volonté politique soit à la hauteur des enjeux. Ce n’est pas encore le cas, et on peut le regretter.
10. La fragmentation peut-elle être contenue ou dépassée ?
Futurise — En guise de conclusion, la fragmentation peut-elle être organisée, encadrée, stabilisée, ou risque-t-elle de produire un désordre durable ?
Éric Keslassy et Christophe Rodrigues — La mondialisation fragmentée produit déjà des dommages considérables.
Le renoncement à une gouvernance coordonnée, à l’heure où nos interdépendances économiques sont fortes et où rien ne permet d’affirmer qu’elles vont se réduire, ne peut que renforcer les effets délétères de cette fragmentation dans les années à venir : paralysie des politiques climatiques, montée de la tentation impérialiste, conflits armés régionaux, instabilité économique mondiale croissante, hausse du risque de crises. Avec, à chaque fois, des conséquences potentiellement désastreuses pour les populations et leurs conditions d’existence.
L’enjeu de notre livre est précisément de transformer ce diagnostic en champ du possible. Disposer de grilles de lecture robustes, de faits stylisés et de scénarios permet de ne pas subir passivement la fragmentation, mais de concevoir des politiques économiques pour la contenir et, finalement, en sortir.
Pour cela, il faut éviter deux pièges symétriques. Le premier est la croyance naïve dans le retour spontané à un multilatéralisme généralisé, où les nations accepteraient naturellement de mettre entre parenthèses leurs intérêts immédiats au nom du bien commun mondial. Le second est le fatalisme, qui alimente chez les citoyens un sentiment d’impuissance, nourrit les populismes de tous bords et légitime le renoncement aux valeurs démocratiques au nom de la souveraineté nationale.
Les réponses à la mondialisation fragmentée ne résident ni dans l’illusion d’une gouvernance mondiale parfaitement harmonieuse, ni dans le repli incantatoire derrière des frontières supposément protectrices. Elles supposent de prendre au sérieux le fait que nos interdépendances économiques sont installées, dans un monde qui va bientôt compter 9 milliards d’habitants, et qu’il faut apprendre à composer avec elles.
Cela passe par une coordination pragmatique, dossier par dossier, entre États et blocs régionaux, en commençant par l’Europe. C’est tout le sens de l’appel à un fédéralisme européen pragmatique formulé par Mario Draghi : accepter d’exercer ensemble un certain nombre de souverainetés — industrielle, climatique, financière — plutôt que de les abandonner en invoquant l’absence de volonté politique. La tâche est immense. Mais le pire n’est jamais certain, à condition de résister à la tentation du déni comme à celle du fatalisme.







