Futurise a eu le privilège de lire en avant-première La mondialisation fragmentée, le nouvel ouvrage d’Éric Keslassy et Christophe Rodrigues, à paraître le 18 juin 2026 aux éditions De Boeck Supérieur, avec une préface de Natacha Valla.
À travers cette première note de lecture, il ne s’agit pas de résumer l’ouvrage avant sa publication, mais de revenir sur ce qui en fait l’importance : sa capacité à nommer une recomposition déjà à l’œuvre, à la replacer dans l’histoire longue et à ouvrir une discussion nécessaire sur l’avenir du système mondial.
Futurise publiera prochainement un entretien avec les auteurs afin de prolonger cette réflexion.
Un livre qui nomme une transition
Depuis plusieurs années, le vocabulaire existant semble insuffisant pour décrire ce qui arrive à la mondialisation. Parler de “démondialisation” est exagéré. Parler d’un simple retour au protectionnisme l’est tout autant.
Les flux ne disparaissent pas, les échanges continuent, les chaînes de valeur restent mondialisées et les capitaux, les technologies, les données et les marchandises circulent encore. Mais ils ne circulent plus dans le même environnement.
C’est là que le monde a changé.
La circulation des flux ne répond plus aux mêmes règles. Elle dépend davantage de normes, de sanctions, de rapports de force, d’alignements géopolitiques, de capacités industrielles et d’infrastructures critiques.
C’est tout l’intérêt du livre d’Éric Keslassy et Christophe Rodrigues : il donne un nom à cette période intermédiaire. La mondialisation fragmentée ne désigne pas la fin de la mondialisation, mais la transformation de ses conditions de fonctionnement.
Ce changement est majeur. Il oblige à sortir du vieux débat entre mondialisation heureuse et repli souverainiste. Le monde ne revient pas simplement en arrière. Il entre dans une période plus politique, plus conditionnelle et plus instable.
Une recomposition plus large qu’une crise commerciale
L’une des forces du livre est de refuser une lecture binaire. La mondialisation ne continue pas comme avant, mais elle ne disparaît pas non plus. Ce qui change, c’est la manière dont les interdépendances sont organisées, régulées et gouvernées. La question n’est donc plus seulement de savoir si le monde échange plus ou moins, mais avec quelles règles, quelles contraintes, quelles dépendances et quels rapports de puissance les États, les entreprises et les investisseurs doivent désormais composer.
Le livre ne se contente pas non plus de commenter l’actualité immédiate. Les tensions commerciales, la rivalité sino-américaine, la guerre en Ukraine, les sanctions, la crise de l’OMC ou les tensions monétaires ne sont pas traitées comme des incidents isolés. Elles sont replacées dans une histoire longue des échanges, des systèmes monétaires, du libre-échange, du protectionnisme, du multilatéralisme et des rapports de puissance. Cette profondeur historique donne à l’ouvrage sa force : elle permet de comprendre la période actuelle sans la réduire à une succession de crises.
La fragmentation ne concerne pas seulement le commerce. Elle touche aussi les chaînes de valeur, la monnaie, les paiements, les ressources, les technologies, les normes, les institutions et les infrastructures. Ce qui était parfois considéré comme technique ou périphérique devient stratégique. Le livre permet ainsi de relier des sujets souvent analysés séparément et de montrer que la mondialisation fragmentée n’est pas un phénomène sectoriel, mais une transformation systémique du monde.
L’Europe occupe, dans cette réflexion, une place importante. Elle est l’un des espaces les plus exposés à la recomposition actuelle, car elle dépend encore largement d’un ordre qu’elle a contribué à créer et à défendre. Dans un monde où les États-Unis assument davantage leurs instruments de puissance et où la Chine est devenue une puissance technologique et productive de premier plan, la question européenne devient centrale : comment transformer une puissance économique en capacité stratégique ? Le livre n’y répond pas par un simple appel au repli, mais invite à penser les conditions d’un sursaut européen.
Une discussion à ouvrir
Cette première lecture ne cherche pas à épuiser les thèses du livre. Elle vise au contraire à ouvrir la discussion.
Qu’est-ce qui se fragmente vraiment ? Les flux, les règles, les institutions, la confiance, ou plus largement la gouvernance des interdépendances ? Le multilatéralisme peut-il être réparé ? La régionalisation est-elle une transition ou une forme durable de la mondialisation ? Les monnaies, les paiements et les infrastructures financières deviennent-ils des terrains centraux de puissance ? L’Europe peut-elle construire une réponse crédible ?
Ces questions seront au cœur de l’entretien que Futurise publiera prochainement avec Éric Keslassy et Christophe Rodrigues.
Comprendre la période intermédiaire
La mondialisation fragmentée a le mérite de bien nommer la période intermédiaire dans laquelle nous sommes plongés. Nous ne sommes plus tout à fait dans le régime de l’hyperglobalisation, mais nous ne sommes pas encore dans un nouvel ordre mondial stabilisé.
C’est précisément dans cet entre-deux que se jouent une partie des grands arbitrages économiques, industriels, monétaires et géopolitiques des prochaines années. Le livre arrive donc au bon moment. Non pour acter la fragmentation comme une fatalité, mais pour mieux comprendre les conditions dans lesquelles elle peut être contenue, organisée ou dépassée.







