La croissance est là. Les indicateurs macroéconomiques sont orientés positivement. Les investissements se multiplient, les infrastructures se développent, certains secteurs gagnent en compétitivité. Et pourtant, au Maroc comme dans de nombreuses économies en transition, cette dynamique ne se traduit pas automatiquement par un enrichissement perceptible pour une partie de la population.
Ce sentiment de décalage est bien réel mais il ne renvoie pas à une absence de création de richesse. En réalité, il s’agit plutôt d’une absence de diffusion, de transformation, et d’ancrage de cette création de richesse dans le tissu économique et social. Autrement dit, la création de richesse est au rendez-vous mais elle circule mal à travers les strates.
Et cette distinction est essentielle car elle permet de dépasser une lecture trop rapide du phénomène que l’on résume sous l’expression de « croissance sans enrichissement ». Ce n’est pas le volume de richesse produite qui pose problème mais sa capacité à diffuser, à générer de l’emploi, à structurer un tissu productif, et à s’inscrire dans des trajectoires durables.
Le problème ne se situe pas à un seul niveau, mais à l’intersection de trois dimensions : la manière dont la croissance est générée, la façon dont elle se diffuse, et la nature même des activités qui la portent. C’est dans l’articulation de ces trois éléments que se joue, en réalité, le basculement des économies en transition.
Une croissance tirée par l’investissement
Dans de nombreuses économies en transition, la croissance repose avant tout sur l’investissement. Le Maroc n’échappe pas à cette logique. Depuis le début des années 2000, l’effort d’investissement y est particulièrement élevé, atteignant régulièrement entre 30 % et 32 % du PIB — c’est un niveau comparable, voire supérieur, à celui de nombreux pays émergents. Infrastructures de transport, énergie, industrie, grands projets structurants ; les transformations sont visibles, mesurables, et ont permis de moderniser en profondeur l’appareil productif.
Ce modèle enclenche la croissance mais il révèle rapidement ses limites. Sur longue période, la croissance marocaine reste modérée. La Banque mondiale l’estime en moyenne à 3 % sur la période 2010-2024. La séquence post-Covid a pu donner l’impression d’un rebond, avec +8,2 % en 2021 après la forte contraction de 2020, mais cette accélération n’a pas changé la tendance de fond. La croissance est ensuite retombée à 1,8 % en 2022, puis s’est redressée à 3,7 % en 2023 et 3,8 % en 2024. Ces niveaux restent nettement inférieurs aux rythmes de 6 % à 7 % généralement associés à une réduction durable du chômage et à une véritable transformation économique.
Ce décalage ne tient pas au volume d’investissement mais à son rendement. Un indicateur l’illustre particulièrement : l’efficacité marginale du capital. Au Maroc, il faut environ 10 dirhams d’investissement pour générer 1 dirham de croissance supplémentaire (ICOR ≈ 10). Dans des économies comparables — Turquie, Chili, Afrique du Sud — ce ratio est nettement plus favorable, avec un ICOR souvent compris entre 4 et 5. Autrement dit, l’économie marocaine investit beaucoup, mais est deux fois moins efficace pour transformer l’investissement en croissance effective.
Une croissance tirée principalement par l’accumulation de capital reste dépendante de son intensité initiale. Elle peut produire des phases d’accélération — notamment en période de rattrapage — mais peine à s’auto-entretenir si elle n’est pas relayée par une dynamique plus profonde. Cette dynamique, c’est celle de la productivité.
Or, la productivité ne se réduit pas à l’investissement. Elle repose sur la capacité à mieux organiser la production, à innover, à monter en compétences, à améliorer les processus et à capter davantage de valeur sur chaque unité produite. Elle marque un changement de nature de la croissance, qui passe d’une logique d’expansion à une logique de transformation. C’est à cette condition que s’active durablement le principal mécanisme de diffusion de la richesse : le revenu, et donc l’emploi.
Une diffusion insuffisante de la richesse produite
Dans toutes les économies, le principal mécanisme de transmission de la richesse est l’emploi. C’est par l’emploi que la croissance se transforme en revenu, puis en consommation, et enfin en activité économique élargie. Les revenus distribués alimentent la demande, soutiennent les entreprises locales, encouragent l’investissement et contribuent à leur tour à la création de nouveaux emplois. Lorsque ce mécanisme fonctionne, la croissance s’auto-entretient : chaque cycle renforce le suivant. Lorsqu’il se grippe — faute de création d’emplois suffisants, ou d’emplois de qualité — la dynamique se fragmente. La richesse produite reste concentrée, la demande intérieure peine à prendre le relais, et la croissance perd sa capacité à se diffuser durablement dans l’économie.
C’est précisément ce que l’on observe actuellement au Maroc. Malgré un niveau d’investissement élevé, la création d’emplois ne suit pas. Et surtout, les emplois créés ne correspondent pas toujours aux compétences disponibles. Une partie importante de la croissance repose sur des secteurs qui mobilisent beaucoup de capital, mais relativement peu de main-d’œuvre, ce qui limite leur capacité à créer des emplois en nombre. Cette situation est particulièrement visible chez les jeunes diplômés, dont beaucoup peinent à trouver un emploi, faute d’adéquation entre leur formation et les besoins réels des entreprises.
Mais le problème ne tient pas seulement au nombre d’emplois. Il vient aussi de la façon dont l’économie est organisée. Aujourd’hui le tissu productif marocain présente une configuration très polarisée avec des grandes entreprises, souvent bien intégrées dans les chaînes de valeur globales d’un côté, et d’un tissu dense de petites structures, formelles ou informelles de l’autre. Entre les deux, il manque les entreprises de taille intermédiaire capables de faire le lien. Cette absence de “middle layer” limite la diffusion de la croissance. Les grandes entreprises concentrent une part significative de la valeur sans créer d’emplois à grande échelle, tandis que les petites structures restent fragmentées, peu productives et difficilement extensibles.
Pour créer davantage d’emplois, il faut donc créer les conditions structurelles qui permettent à ces emplois d’émerger. À cet égard, le rôle des entreprises de taille intermédiaire est central. Ce sont elles qui, dans la plupart des économies, structurent les chaînes de valeur, diffusent les gains de productivité et créent des emplois à plus grande échelle, souvent plus qualifiés et plus durables. Mais ce constat en appelle un autre. Une économie ne fait émerger un tissu intermédiaire solide que si elle est capable de se positionner sur des segments plus complexes, plus intégrés, et à plus forte valeur ajoutée. Autrement dit, la question de l’emploi et celle de la complexité économique sont indissociables. Renforcer la diffusion de la croissance suppose non seulement de mieux organiser le tissu productif, mais aussi de faire évoluer la nature de ce qui est produit, et la place occupée dans les chaînes de valeur.
De l’accumulation à la complexité
Les travaux du Harvard Growth Lab, notamment ceux de Ricardo Hausmann et César Hidalgo, montrent que la richesse d’un pays dépend moins du volume de ce qu’il produit que de la complexité de sa production. Autrement dit, la capacité à produire des biens et des services sophistiqués, diversifiés et difficilement imitables constitue un facteur déterminant de croissance durable.
Les trajectoires internationales illustrent clairement ce point. Des pays comme la Corée du Sud ou la République tchèque ont progressivement déplacé leur position dans les chaînes de valeur, en passant de l’assemblage à la conception, à l’ingénierie et aux services avancés. À l’inverse, d’autres économies, malgré un effort d’investissement comparable, sont restées positionnées sur des segments intermédiaires et ont vu leur croissance ralentir sans véritable diffusion.
Deux pays peuvent ainsi afficher des niveaux d’investissement similaires et des taux de croissance comparables à court terme. Mais celui qui parvient à accroître la complexité de son économie — en développant des activités à plus forte valeur ajoutée, en intégrant davantage d’étapes dans ses chaînes de production, en renforçant ses capacités d’innovation — crée des conditions beaucoup plus favorables à une diffusion large et durable de la richesse.
À l’inverse, une économie qui reste positionnée sur des segments intermédiaires ou peu transformés capte une part limitée de la valeur. Elle peut croître, parfois rapidement, mais peine à franchir un seuil. C’est ce que la littérature économique désigne comme le piège des revenus intermédiaires.
La valeur ne se crée pas de manière uniforme au sein d’un secteur. Dans des filières comme l’automobile ou l’aéronautique, elle se concentre surtout sur certaines étapes : conception, ingénierie, fabrication de composants, services associés. L’assemblage, à lui seul, en capte une part plus limitée.
Cette hiérarchie se retrouve dans les données. Dans l’industrie automobile, par exemple, l’assemblage représente généralement moins de 15 % à 20 % de la valeur totale d’un véhicule, tandis que les activités en amont (R&D, design, composants) et en aval (services, distribution) en captent l’essentiel.
Or, aujourd’hui, l’industrie marocaine reste majoritairement positionnée sur ces segments intermédiaires. Cela limite la valeur captée localement et réduit les retombées pour le reste de l’économie. Cette situation tient aussi au fait que certaines activités à forte valeur ajoutée — comme la recherche, la conception ou les services avancés — restent encore insuffisamment développées.
Les chaînes de valeur ne sont donc pas suffisamment profondes. La croissance existe, mais elle reste partiellement contrainte dans sa capacité à générer des emplois qualifiés en nombre.
De la croissance visible à la transformation structurelle
La notion de « croissance sans enrichissement » masque en réalité un désalignement plus profond. Comme c’est le cas dans nombre d’autres économies en transition, l’économie marocaine crée de la valeur, mais celle-ci reste partiellement limitée dans sa transformation, sa diffusion et sa capacité à s’ancrer durablement dans le tissu productif. Le diagnostic tient en trois points : une croissance tirée par l’investissement mais à rendement limité, une diffusion freinée par la structure de l’économie, et un positionnement encore insuffisant sur les segments à forte valeur ajoutée.
Ce n’est donc pas tant le niveau de croissance qui est en cause que sa nature. À ce stade, la question n’est plus d’accumuler davantage, mais d’améliorer l’efficacité de l’investissement, de structurer les mécanismes de diffusion, et de monter en complexité dans les activités productives.
C’est dans cette articulation que se joue le passage d’une croissance visible à une croissance durable qui profite à tous.
Cet article prolonge une intervention réalisée sur Luxe Radio, dans le cadre de l’émission Avec ou sans Parure du 15 avril 2026, consacrée à la question : « Maroc : croissance sans enrichissement ? ». Écouter l’émission sur Luxe Radio



