Les infrastructures de puissance : ce qu’Ormuz, les puces, Cuba et les paiements européens révèlent

16 Juin 2026 | Analyse

DATE : 16 juin 2026
TYPE : Analyse
TEMPS : 11 min de lecture
OBSERVATOIRE : Finance & Paiements
RÉGIONS : Afrique, Europe, Moyen-Orient, Amériques, Asie, Monde
TAGS : Macroéconomie, Fragmentation, Mondialisation
Contributeurs :
  • Vanessa N. Duveau - Relecture

Ormuz, les semi-conducteurs, Cuba et les paiements européens semblent être des sujets sans grand rapport entre eux. Un détroit stratégique sous tension, une chaîne technologique pour les puces avancées, une île sous pression américaine et un projet européen de paiement souverain. Pourtant, ces quatre dossiers posent la même question : qui contrôle les infrastructures qui permettent au monde de fonctionner ?

Dans la mondialisation 3.0, les flux ne disparaissent pas. Ils continuent de circuler — énergie, marchandises, capitaux, technologies, données — mais leur accès dépend de plus en plus d’infrastructures critiques : les routes maritimes, les semi-conducteurs, les systèmes de paiement, les devises, les normes et les données. En très peu de temps, ces infrastructures, qui ont longtemps été perçues comme de simples plateformes techniques, sont devenues les nouveaux lieux de la puissance. Elles peuvent accélérer les échanges ou les ralentir, connecter un pays au monde ou l’en couper, soutenir la souveraineté d’un État ou, au contraire, révéler ses dépendances.

Ces infrastructures sont de deux natures. Les unes sont matérielles : routes, énergie, usines, puces — tout ce qui fait circuler les flux physiques et rend possible le calcul. Ormuz et les semi-conducteurs en sont des illustrations très actuelles. Les autres sont immatérielles : systèmes de paiement, devises, normes, données, licences — tout ce qui conditionne la capacité à payer, financer, échanger ou simplement exister dans le système. Cuba sous sanctions et les paiements européens en révèlent la portée.

Tout l’enjeu est de comprendre comment ces infrastructures redistribuent la puissance — et ce que cela implique pour les États comme pour les entreprises.

Les infrastructures matérielles : l’énergie et le calcul

Le détroit d’Ormuz est l’exemple le plus visible de cette nouvelle réalité. On le présente souvent comme un passage maritime stratégique, et c’est exact. Mais on peut aller plus loin dans cette analyse : Ormuz n’est pas seulement une route, c’est une infrastructure matérielle de la mondialisation énergétique.

Quand Ormuz se tend, ce n’est pas seulement un risque militaire qui apparaît : c’est une partie de l’économie mondiale qui se met à fonctionner avec une prime de risque. Les navires continuent de passer, mais dans des conditions plus incertaines. Les flux reprennent partiellement, mais sans retour complet à la normale. Les marchés s’adaptent, mais au prix d’une volatilité plus forte, d’assurances plus chères, de délais plus longs et de stocks sous forte tension. Le monde s’habitue opérationnellement à la crise ; mais il ne s’y habitue pas économiquement. Au final, notre adaptation ne supprime pas le surcoût lié à l’incertitude, elle l’accepte et l’intègre.

Ce surcoût finit par atteindre les produits les plus banals. Une bouteille d’eau produite au Maroc paraît être un bien local. Sa production dépend pourtant du carburant des camions, du plastique, des emballages, des pièces de maintenance et parfois d’intrants importés. Si une crise autour d’Ormuz renchérit l’énergie, le transport ou les assurances, cette crise lointaine se retrouve dans le coût de production des produits du quotidien. C’est ainsi que la géopolitique s’invite dans la gestion de l’entreprise : par les coûts, les chaînes d’approvisionnement, les contrats et la capacité à protéger ses marges.

C’est pourquoi l’énergie et la logistique ne peuvent plus être traitées comme de simples lignes de coûts, mais comme de véritables variables stratégiques. Toute entreprise exposée doit désormais savoir combien l’énergie pèse réellement dans ses coûts, jusqu’où ses marges peuvent résister, quels intrants et fournisseurs sont critiques, et si ses contrats permettent d’absorber une crise durable.

Ormuz montre que la puissance passe encore par les routes physiques du monde et les hydrocarbures. Mais l’énergie qui fait tourner les machines n’est plus la seule à compter, il y a aussi ce qui permet aux machines de calculer et de devenir intelligentes. Le pétrole propulse l’économie industrielle ; les semi-conducteurs font la même chose pour l’économie numérique et l’intelligence artificielle — smartphones, voitures, satellites, systèmes militaires, équipements médicaux, paiements, cybersécurité et data centers.

La guerre des puces n’est donc pas une simple rivalité commerciale entre les États-Unis et la Chine. C’est une bataille pour le contrôle des infrastructures matérielles de l’intelligence artificielle. Celui qui contrôle les puces avancées contrôle une partie de la capacité d’innovation, de production et de calcul du monde. Encore faut-il voir que les puces ne sont qu’un maillon d’une chaîne plus vaste : machines de production, logiciels de conception, fonderies, packaging avancé, énergie, data centers, cloud, données, talents, normes et règles d’accès. C’est cette chaîne complète qui devient stratégique.

La technologie n’est plus un marché neutre ; elle devient un espace politiquement contrôlé. Les restrictions à l’export, les contrôles sur les filiales, les sous-traitants et les sociétés-écrans déplacent la question. Il ne s’agit plus seulement de savoir qui produit la technologie, mais qui peut y accéder, sous quelles conditions, par quels canaux et avec quelles dépendances.

Cela oblige les États à clarifier leurs priorités. Pour un pays comme le Maroc, la question n’est pas d’imiter mécaniquement les modèles les plus spectaculaires. Le Maroc n’aurait aucun intérêt à tenter de « devenir Taïwan » en se lançant dans la course aux puces avancées : c’est une chaîne où les positions sont verrouillées, les coûts d’entrée colossaux et la valeur déjà largement captée. Il a, en revanche, tout intérêt à s’inspirer de la méthode taïwanaise — construire dans une chaîne critique une profondeur telle qu’on devient difficile à remplacer — et à l’appliquer là où ses atouts sont réels et ses positions en construction : automobile, aéronautique, électronique embarquée, énergie, paiements, data centers, cybersécurité, IA appliquée, santé, agriculture, éducation, industrie et services publics.

La montée en gamme ne consiste pas toujours à rejoindre la chaîne la plus visible. Elle consiste à capter davantage de valeur, de compétences, de maîtrise technologique et de décision dans les chaînes où l’on peut réellement devenir plus difficile à remplacer.

Les infrastructures immatérielles : payer, financer et contrôler l’accès

Les infrastructures de puissance ne sont pas toutes faites d’acier et de silicium. Les systèmes de paiement, les réseaux bancaires, les normes, les devises, les règles d’accès, les données, les logiciels et les licences sont des infrastructures moins visibles, mais tout aussi décisives. Cuba en offre une illustration brutale.

La crise cubaine n’est plus seulement politique ou diplomatique : elle touche les conditions mêmes de fonctionnement du pays — énergie, carburant, paiements, devises, tourisme, entreprises étrangères, financement, importations essentielles, infrastructures publiques et services quotidiens. Lorsqu’un pays fragile perd simultanément l’accès à l’énergie, aux paiements internationaux, aux devises, au tourisme et aux partenaires étrangers, ce n’est pas seulement son économie qui ralentit : c’est sa capacité à fonctionner au quotidien qui est atteinte.

Les sanctions ne se résument pas à des décisions diplomatiques abstraites. Elles passent par des infrastructures concrètes bien qu’immatérielles — banques, cartes de paiement, IDE, devises, assurances, financement — et agissent sur la capacité d’un pays à encaisser, payer, importer, se financer, accueillir des touristes, maintenir ses services et soutenir sa population. Et c’est précisément cela, la géoéconomie coercitive : utiliser l’accès aux flux comme instrument de pression.

Dans ce type de configuration, les infrastructures immatérielles deviennent des points de pouvoir. Un système de paiement n’est plus seulement un outil technique, une devise n’est plus seulement une unité de compte, une norme n’est plus seulement une règle administrative. Tous peuvent devenir des instruments d’inclusion, d’exclusion, de dépendance ou de pression.

L’Europe l’a compris à sa manière dans le domaine des paiements. La volonté de développer des solutions européennes comme Wero, ou de poursuivre la réflexion autour de l’euro numérique, ne relève pas seulement de l’innovation financière. Elle exprime une inquiétude stratégique : celle de dépendre durablement d’infrastructures de paiement dominées par des acteurs extérieurs à l’Union européenne.

Le paiement est longtemps apparu comme un sujet technique, presque invisible pour l’utilisateur final : on paie, la transaction passe, le système semble neutre. Mais dans un monde de sanctions, de rivalités monétaires, de souveraineté numérique et de fragmentation des blocs, l’infrastructure de paiement devient un actif stratégique. Qui opère le paiement ? Où circulent les données ? Sous quelle juridiction ? Avec quelles dépendances technologiques et quelle résilience en cas de crise ? Ces questions déterminent la capacité d’un espace économique à préserver ses marges de manœuvre.

Les infrastructures immatérielles fonctionnent souvent de manière silencieuse. Elles ne bloquent pas un navire et ne ferment pas une usine. Mais elles peuvent empêcher un paiement, compliquer une transaction, renchérir un financement, exclure une entreprise, retarder un investissement, bloquer un accès cloud, interdire une technologie ou imposer une norme. La mondialisation conditionnelle se joue précisément à cet endroit : dans les conditions d’accès.

Les flux existent toujours. Mais tout le monde n’y accède plus exactement de la même manière.

La mondialisation 3.0 est une bataille d’accès

Ormuz, les semi-conducteurs, Cuba et les paiements européens racontent donc la même transformation. Ormuz montre que l’accès à l’énergie et aux routes maritimes devient plus incertain, plus coûteux et plus politique. Les semi-conducteurs montrent que l’accès au calcul devient un enjeu de puissance. Cuba montre que l’accès aux paiements, au tourisme et aux partenaires étrangers peut devenir un levier de pression. L’Europe montre, en miroir, que même les grands ensembles économiques cherchent désormais à réduire leur dépendance aux infrastructures immatérielles qu’ils ne contrôlent pas.

Dans les quatre cas, les flux ne disparaissent pas, mais leur accès devient conditionnel. C’est cela, la mondialisation 3.0 : ni une démondialisation complète, ni un retour aux blocs fermés, mais une mondialisation plus sélective — et, par conséquent, bien plus coûteuse. La mondialisation a longtemps été vécue comme un espace de fluidité. Il faut désormais la penser comme un système d’accès — accès à l’énergie, aux technologies, aux financements et aux paiements.

Pour les entreprises, cela impose une nouvelle discipline stratégique. Il ne suffit plus d’optimiser les coûts : il faut cartographier les dépendances, identifier les fournisseurs critiques, tester la résistance des marges, comprendre les routes logistiques, verrouiller les accès technologiques, anticiper les sanctions, évaluer les risques de conformité, sécuriser les infrastructures de paiement et interroger les dépendances cloud et les données sensibles.

Pour les États, cela impose une nouvelle manière de penser la souveraineté. La souveraineté ne consiste pas à tout produire seul. Elle consiste à savoir quelles dépendances sont acceptables, lesquelles sont critiques, lesquelles peuvent être réduites, lesquelles doivent être contournées — et dans quelles chaînes il faut construire de la profondeur. Il ne s’agit pas d’être partout ; il s’agit de savoir où devenir indispensable.

Cette logique ne concerne donc pas uniquement les États. Ce qui se joue au niveau des grandes puissances se retrouve, à d’autres échelles, dans les entreprises, les institutions, les filières et les organisations. Les mêmes questions reviennent : de quelles infrastructures dépend-on ? Qui les contrôle ? Que se passe-t-il si l’accès devient plus coûteux, plus incertain ou plus politique ?

La fragmentation n’est pas seulement un phénomène géopolitique « par le haut ». Elle diffuse dans les chaînes de valeur, les contrats et les systèmes de paiement. Elle transforme progressivement les conditions concrètes dans lesquelles les acteurs économiques et institutionnels fonctionnent.

C’est pourquoi, dans ce nouveau monde, être connecté n’est désormais plus suffisant. Il faut comprendre de quelles infrastructures on dépend, lesquelles on peut maîtriser, lesquelles peuvent être utilisées contre soi — et dans quelles chaînes on peut devenir suffisamment « profond » pour compter.

Cet article prolonge une intervention réalisée sur Atlantic Radio, dans le cadre de l’émission Les Décodeurs du 10 juin 2026, consacrée aux tensions autour d’Ormuz, à la guerre des semi-conducteurs et à la pression économique exercée sur Cuba. Écouter l’émission sur Atlantic Radio.

  • Senior Fellow @ Futurise & Strategic Advisor

    Diplômé d’HEC Paris, Nabil C. Naili possède plus de 20 ans d’expérience dans les services financiers (paiements, remittance, asset management) et la régulation. Il accompagne dirigeants et institutions dans la structuration de projets stratégiques au sein d'environnements complexes et fortement régulés. En 2016, il cofonde Futurise, où il pilote les observatoires Finance & Paiements, Agritech, et Santé & Biotech. Ses travaux de chercheur indépendant portent sur les ruptures émergentes et l’intersection entre innovation technologique, conformité réglementaire et dynamiques géopolitiques. Poursuivant cet engagement auprès des décideurs, il est le Fondateur et Managing Partner de Vangarde, cabinet de conseil dédié à la gouvernance et au leadership. Parallèlement à ses activités de conseil, il transmet son expertise en tant que Professeur de géopolitique et d’économie (Prépas ECG) et intervient comme analyste pour l’IMRI (Casablanca) et le comité stratégique de l’IIEG (Montpellier). À travers ses publications et ses recherches, il s'attache à éclairer les futurs possibles en croisant expertise sectorielle de pointe et vision stratégique globale.

  • Observatoire Services Financiers de Futurise
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