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Intégration ou sécurité : pourquoi le système financier mondial se fragmente ?

par | 6 Jan 2026 | Prospective, Finance & Paiements

Cette analyse est la partie 1 sur 4 dans la série La fragmentation du Système Financier International

La fragmentation du Système Financier International

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Intégration ou sécurité : pourquoi le système financier mondial se fragmente ?

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Régulation financière et fragmentation : comment les règles deviennent des frontières

Kawtar Ait El Haj - La fragmentation financière - Futurise - Ep3

Quand l’accès devient conditionnel : trajectoires financières africaines dans un monde fragmenté.

Nabil C. Naili - La fragmentation financière - Futurise - Ep4

Quand les guerres commerciales redessinent les flux et les infrastructures de l’économie mondiale

Pendant plusieurs décennies, le système financier international a été fortement orienté vers l’intégration. L’objectif implicite était de faciliter la circulation des capitaux, fluidifier les paiements internationaux, financer le commerce et l’investissement et réduire les frictions entre les économies du monde entier. Les règles, les standards et les infrastructures visaient principalement à rendre le système plus interopérable, plus rapide et plus efficient.

Cette grille de lecture est aujourd’hui obsolète. Non pas parce que la finance mondiale se serait brutalement démondialisée, mais parce qu’elle ne fonctionne plus comme un ensemble unifié et cohérent. Les flux persistent — et parfois même s’intensifient —  mais le système dans son ensemble se fragmente à grande vitesse.

Cet article, premier d’une série de quatre, propose d’analyser cette fragmentation du système financier international. Si l’ensemble du cycle a vocation à en explorer les différentes dimensions — réglementaires, géopolitiques, régionales et conflictuelles — à travers des angles complémentaires et des points de vue d’experts, ce premier épisode vise avant tout à poser le cadre analytique. Il s’agit de clarifier ce que recouvre la notion de fragmentation du système financier international, d’en identifier les principales dynamiques à l’œuvre, et de comprendre pourquoi cette mutation ne relève pas d’un accident conjoncturel, mais d’une transformation structurelle profonde du fonctionnement de la finance mondiale.

L’illusion d’un système neutre et intégré.

L’idée d’un système financier mondial neutre — conçu comme une série de solutions règlementaires, techniques et technologiques — s’est progressivement imposée à partir de 1945. Les infrastructures de paiement, les normes prudentielles, les cadres de conformité ou les mécanismes de financement du commerce étaient perçus comme des outils fonctionnels, avant tout destinés à sécuriser les échanges et à réduire les risques, indépendamment des rapports de puissance.

Cette « neutralité » supposée n’a, en réalité, jamais été totale. Le système a d’emblée été structuré autour de centres dominants, d’asymétries d’accès et de rapports de force implicites. Mais il reposait tout de même sur un socle commun. Ce socle était composé de règles partagées, de standards relativement stables et d’une certaine prévisibilité des conditions d’accès. Même imparfait, l’ensemble restait lisible. C’est cette lisibilité qui s’effrite aujourd’hui.

Le virage sécuritaire.

Le changement en cours ne peut être compris qu’en y distinguant la notion de « sécurité » qui est devenue, en quelques décennies, un principe organisateur du système financier international.

Sécurité financière, sécurité économique, sécurité des infrastructures, sécurité des flux… Ces notions ont progressivement supplanté la recherche d’efficience du marché financier international. Les États ne considèrent plus la finance uniquement comme un outil d’optimisation économique, mais comme une infrastructure critique, au même titre que l’énergie, les télécommunications ou les chaînes logistiques.

Dans ce contexte, accepter des frictions, des redondances ou des coûts supplémentaires devient rationnel. La priorité n’est plus d’avoir un système parfaitement intégré, mais un système contrôlable, résilient et conforme à des objectifs stratégiques plus larges. La fragmentation n’est donc pas un dysfonctionnement. Elle est la conséquence logique de ce basculement sécuritaire.

Ce qui se fragmente — et ce qui ne se fragmente pas.

Parler de « fragmentation » appelle une clarification importante. Il ne s’agit ni d’un effondrement du système financier international, ni de la disparition des interdépendances.

Les flux de capitaux, les paiements transfrontaliers, le financement du commerce et de l’investissement continuent d’exister. La mondialisation financière ne s’arrête pas. En revanche, cette mondialisation cesse d’être structurée par un cadre unique et cohérent.

Voici ce qui ce qui change :

  • Les règles cessent d’être universelles et homogènes.
  • Les infrastructures perdent leur neutralité apparente.
  • Les conditions d’accès au marché sont désormais différenciées selon les acteurs, les juridictions et les contextes géopolitiques.

Dans un cadre toujours aussi mondialisé, émergent ainsi des regroupements préférentiels, des zones d’interopérabilité partielle et des trajectoires financières distinctes. La finance mondiale fonctionne de plus en plus par segments, par compatibilités conditionnelles, et non plus comme un tout intégré et unique.

D’un système de règles à un système de conditions.

Ce glissement transforme la nature du système financier international en profondeur. Là où prévalait une logique de règles communes implicites, s’impose désormais une logique de conditions d’accès.

Accéder aux marchés, aux infrastructures de paiement ou aux canaux de financement suppose de satisfaire à des exigences multiples : réglementaires, prudentielles, opérationnelles, parfois géopolitiques. Ces exigences ne sont pas identiques partout, ni pour tous. Elles produisent des frontières fonctionnelles, invisibles mais bien réelles.

La fragmentation ne supprime pas les flux ; elle en modifie la géographie, le coût et la stabilité.
Elle impose aux acteurs – États, banques, entreprises, investisseurs – des arbitrages permanents entre accès, conformité, sécurité et efficacité.

Une fragmentation durable.

Rien n’indique que cette fragmentation du système financier international soit temporaire. Au contraire, l’absence de centre de gouvernance incontesté, la montée en puissance d’objectifs stratégiques parfois contradictoires et la politisation croissante des infrastructures financières rendent peu crédible un retour simple à une intégration harmonisée fondée sur des règles universelles. Le système est toujours mondialisé dans ses flux mais fragmenté dans ses règles, ses conditions d’accès et ses centres de décision.

Cette fragmentation n’est toutefois pas un phénomène homogène. Elle se décline différemment selon les cadres réglementaires, les régions, les niveaux d’intégration financière et les capacités d’arbitrage des acteurs. Elle se traduit par des mécanismes souvent peu visibles pour les non-initiés : densification des règles, différenciation des conditions d’accès, reconfiguration des infrastructures et montée en puissance de logiques de sécurité et de conformité.

C’est cette dynamique que la suite du cycle se propose d’explorer. Après avoir posé les fondements de la fragmentation du système financier international, les prochains épisodes analyseront comment les règles deviennent des frontières, comment les acteurs — notamment dans les économies émergentes et africaines — ajustent leurs trajectoires face à ces contraintes, et comment cette fragmentation transforme en profondeur les formes contemporaines de conflictualité économique.

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