Introduction
Depuis une décennie, une vision dominante s’est installée dans de nombreux milieux d’affaires selon laquelle l’Afrique aurait enfin découvert son moteur d’investissement privé grâce au secteur technologique, aux fintechs et à un capital perçu comme plus flexible que les budgets publics. Cette vision a eu des effets positifs : elle a permis l’apparition d’un langage commun chez les investisseurs, instauré des repères de valorisation, accéléré la professionnalisation de certains écosystèmes, et permis des progrès notables sur des problématiques structurelles telles que le paiement, la distribution, l’accès au crédit ou la collecte. Toutefois, elle a également introduit une confusion de fond : assimiler la rapidité du capital à sa capacité de transformation productive.
La question centrale n’est donc pas de savoir s’il y a eu un excès de financement dans la tech ou la fintech. Il s’agit plutôt de comprendre ce que ce capital a effectivement permis de réaliser, ce qu’il a accéléré, ce qu’il a laissé de côté, et les conséquences aujourd’hui pour les décideurs, qui doivent arbitrer entre rendement, souveraineté économique, résilience des chaînes de valeur et création d’emplois.
Deux capitaux, deux effets économiques
On peut distinguer deux grands types de régimes de capital sans tomber dans la caricature.
Le capital dit « rapide » finance des cycles courts. Il privilégie la scalabilité commerciale et la rapidité d’exécution, affectionne les modèles « asset-light », la récurrence de revenus, le déploiement rapide dans diverses zones géographiques, et la gestion par la donnée. Ce capital favorise l’émergence de champions dans la distribution, l’interface, le paiement, le crédit, ou encore la logistique digitale.
À l’inverse, le capital productif s’investit dans des cycles longs. Il permet la création d’actifs, de capacités, de standards, de chaînes d’approvisionnement, de plateformes industrielles, d’infrastructures et de compétences. Ce capital accepte des cycles d’investissement plus longs, une ingénierie plus complexe, une régulation plus forte et des financements plus structurés, souvent adossés à de la dette longue, du project finance, des garanties ou des partenariats industriels.
Ces deux formes de capital sont indispensables, mais elles n’engendrent pas le même type d’économie. Le capital rapide améliore l’efficience d’un système existant, tandis que le capital productif repousse les frontières de production. À court terme, le premier offre des résultats visibles ; à long terme, le second façonne la compétitivité, la profondeur des emplois qualifiés et la solidité des balances commerciales.
Dès lors, une question stratégique s’impose : l’accélération du capital rapide a-t-elle été accompagnée, au rythme nécessaire, par une mobilisation adéquate du capital productif ? Les données suggèrent plutôt une dissymétrie persistante.
Le Boom Venture a consolidé un biais sectoriel, pas une transformation productive
Les données récentes confirment une réalité qualitative : le financement reste concentré sur des secteurs à cycles rapides. Sur le financement des start-up en 2024, le rapport « Africa: The Big Deal » indique que 84 % des fonds levés (hors exits) proviennent des « Big Four ». La fintech domine avec 47 % du financement total, loin devant l’énergie (20 %) et la logistique/transport (13 %).
Selon Partech, en 2025, la dynamique du venture tech est tirée par la dette, avec 4,1 milliards de dollars en equity et dette (+25 % sur un an), dont 1,64 milliard de dollars de dette (+63 % sur un an). En 2024, ce même marché s’était stabilisé après correction, avec 3,2 milliards de dollars levés pour 534 deals, l’equity restant stable autour de 2,2 milliards de dollars.
Le rapport AVCA « Venture Capital in Africa » (février 2026, données 2025) confirme cette tendance : 3,9 milliards de dollars sur 506 deals en 2025, dont 1,8 milliard de venture debt, qui devient une composante clé du marché. AVCA note cependant un « thinning apex » : la couche late-stage reste mince et la progression vers des tours plus matures demeure difficile, avec peu de passage de la Series B à la Series C pour les récentes cohortes.
Ce constat est essentiel pour l’économie réelle : si la base de deals seed et early stage peut se renouveler, une faible épaisseur de l’apex limite la capacité à bâtir des entreprises de taille industrielle, à financer l’export ou la capacité productive, et à créer des champions intégrés. La question n’est donc pas seulement le volume levé, mais le type d’entreprise que cette structure de capital permet de faire émerger.
Le retard du capital productif : le vrai coût d’opportunité
Le contraste le plus instructif ne se situe pas entre fintech et non-fintech, mais entre capital de distribution rapide et capital d’infrastructure productive.
La base de données World Bank PPI indique qu’en 2024, l’investissement privé dans les infrastructures des pays à revenu faible et intermédiaire a atteint 100,7 milliards de dollars, franchissant à nouveau le seuil des 100 milliards, avec une hausse notable par rapport à 2023.
Pour l’Afrique, le rapport AVCA sur le capital privé dans les infrastructures recense 47,3 milliards de dollars déployés sur 847 deals entre 2012 et 2023, tout en rappelant l’existence d’un important déficit annuel pour satisfaire les besoins de base et les objectifs de développement durable (SDG). Ainsi, même si les montants du venture paraissent significatifs, ils restent très faibles comparés aux besoins de formation de capital fixe pour l’énergie, la logistique, l’eau, la mobilité, l’industrialisation et les infrastructures sociales.
Pourtant, l’écosystème africain n’est pas dépourvu de capital. Selon Reuters et l’Africa Finance Corporation, environ 4 000 milliards de dollars de capital domestique sont présents dans les institutions africaines (fonds de pension, banques, fonds souverains), mais des barrières légales, réglementaires et de gestion des risques freinent leur orientation vers les infrastructures de long terme.
La question pertinente n’est donc pas de savoir si l’Afrique a financé les « mauvaises » choses, mais plutôt quels mécanismes ont rendu le capital rapide plus facile à déployer que le capital productif, et quels changements pourraient rééquilibrer l’allocation sans brider l’innovation.
Pourquoi le capital rapide a été « plus facile » : trois contraintes structurelles
Le risque et la monnaie
Le capital productif requiert de la dette longue, souvent en monnaie locale, et une visibilité réglementaire durable. Or, l’offre de dette est souvent en devises fortes, ce qui augmente le coût réel du capital lors de la dépréciation des monnaies locales. Partech souligne l’impact de la dette en devises et la pression sur les monnaies locales comme obstacles majeurs.
La bancabilité des projets et la qualité des dossiers
De nombreux projets prometteurs peinent à être financés, car leur exécution, leur opérabilité, leur gouvernance contractuelle et leur scalabilité réelle ne sont pas au rendez-vous. Cela crée un cercle de défiance : la due diligence devient plus complexe, les investisseurs exigent davantage de garanties, les fondateurs optimisent leurs présentations, et l’écosystème consomme du capital pour pallier un manque de traction qui aurait dû être résolu par l’exécution.
L’enjeu n’est pas de mettre en cause les entrepreneurs, mais d’identifier un déficit dans la fabrication des actifs d’investissement. Un marché ne se structure pas uniquement par des deals, mais aussi par la standardisation de la documentation, des métriques, des contrats et des mécanismes de reporting.
Les compétences et la profondeur d’intermédiation
Le capital productif nécessite une ingénierie complexe : structuration, project finance, partenariats public-privé, garanties, assurance, conformité ESG, études techniques, gestion d’actifs, gouvernance. Lorsque ces compétences sont rares, le coût des transactions augmente, la vitesse diminue, et le capital se tourne vers des deals plus simples, donc à cycles courts.
Un signal intéressant : le marché invente des ponts entre les deux régimes
L’objectif n’est pas de remplacer le capital rapide, mais de créer des passerelles pour transformer une traction commerciale en actifs finançables à long terme.
Les innovations de structure illustrent la maturité croissante du marché. Deux exemples émergent : la titrisation et la dette en monnaie locale, adossées à des flux récurrents.
En 2025, Citi met en place une titrisation de 156 millions de dollars pour Sun King au Kenya, la plus importante du genre en Afrique subsaharienne hors Afrique du Sud, destinée à financer environ 1,4 million de produits solaires et smartphones grâce à des flux pay-as-you-go. Parallèlement, l’IFC annonce une facilité de dette de 80 millions de dollars, entièrement en naira, pour soutenir l’expansion de Sun King au Nigeria, afin de réduire le risque de change et d’améliorer l’accessibilité via un modèle de paiement échelonné.
Ces cas sont significatifs pour l’économie réelle, car ils démontrent la transformation de micro-flux récurrents en actifs financiers, puis en dette longue en monnaie locale. Il s’agit d’une concrétisation du passage d’une logique de capital rapide (distribution pay-as-you-go) à une logique de capital productif (déploiement à grande échelle, finance plus longue et stable).
Selon AVCA, cette montée de la venture debt constitue un pivot structurant, avec 74 deals et 1,8 milliard de dollars en 2025, ainsi que des dynamiques de dette locale à travers des structures de titrisation, notamment en Égypte.
Les vraies questions pour les décideurs
Pour adopter une approche prospective, il convient de déplacer le débat sur les leviers d’allocation. Voici les questions essentielles qui guident des décisions concrètes :
- Dans votre secteur, quels sont les actifs réellement contraignants (énergie, eau, logistique, compétences, normes, data, certification, maintenance) ? Quelle part de votre capital privé finance ces actifs, et quelle part finance l’interface autour de ces actifs ?
- Votre marché dispose-t-il de mécanismes de dette longue en monnaie locale pour financer la croissance productive, ou bien est-il dépendant d’une alternance equity-dette en devise qui fragilise l’exécution ?
- Qu’est-ce qui manque pour rendre vos projets bancables (contrat d’offtake, garanties, standard de reporting, certification technique, gouvernance, assurance) ? Qui doit fabriquer ces briques : l’entreprise, l’État, les institutions financières de développement, ou une intermédiation privée ?
- Quels sont vos critères de maturité : moins de deals mais de meilleure qualité, davantage de financements mid-size, plus de syndication entre corporates, fonds, banques locales et institutions financières de développement ?
- Quel est votre biais implicite d’allocation : privilégiez-vous la vitesse ou la capacité ?
Conclusion : de la vitesse à la capacité
L’Afrique n’a pas nécessairement mal financé par nature ; elle a financé ce qui était rapidement finançable dans un contexte où la monnaie, la régulation, la bancabilité et les compétences rendaient le capital productif plus coûteux et plus lent à déployer.
Aujourd’hui, la priorité n’est pas d’opposer la fintech à l’industrie ou d’imaginer un basculement intégral vers l’infrastructure. Il s’agit de rendre le capital productif plus accessible, plus standardisé, et mieux adapté aux exigences de rendement et de risque des investisseurs privés.
Les signaux d’évolution sont là : essor de la dette venture, structures de titrisation, dette en monnaie locale, blended finance mieux ciblée, exigences accrues en matière de due diligence. Mais ces évolutions ne seront réellement transformatrices que si les décideurs, publics comme privés, s’attèlent à la fabrication d’actifs finançables, et non à la simple multiplication des deals.
C’est sur ce terrain que se jouera la prochaine phase du capital privé africain : non pas un nouveau boom, mais une réallocation vers la capacité.




