Les évolutions des systèmes éducatifs
Depuis le début des années 2000 — et plus encore après la crise financière de 2008 — des millions d’étudiants se sont lourdement endettés pour financer leurs études, parfois au prix de décennies de remboursement. Dans certains pays, l’entrée dans la vie active s’est accompagnée d’un fardeau financier durable qui a pesé lourd sur les choix professionnels, la mobilité sociale et les trajectoires personnelles. La promesse d’une éducation « ascenseur social » s’est, pour beaucoup, transformée en une contrainte économique qui dure une vie entière.
Cette réalité a profondément marqué une génération — et plus encore la suivante. Les plus jeunes ont grandi en observant leurs aînés peiner à rembourser leurs prêts étudiants, différer l’achat d’un logement, repousser certains projets de vie, parfois malgré un diplôme en poche. Ces derniers se posent aujourd’hui la question : est-il encore rationnel de s’endetter massivement pour se former, sans garantie sur les revenus futurs ?
C’est dans ce contexte qu’émerge une nouvelle approche du financement des études, dans la logique du Buy Now, Pay Later — BNPL. Il est question maintenant de ne plus payer sa formation à l’entrée, mais de la rembourser uniquement quand — et si — l’accès à l’emploi est effectif — et parfois même en proportion des revenus futurs.
Présenté comme un modèle plus juste et plus responsable, ce mécanisme bouleverse toutefois en profondeur la nature même de l’éducation. Il protège davantage les étudiants du risque d’endettement mais au prix d’une transformation radicale des critères d’accès à l’éducation.
Un pari sur l’avenir.
Le principe du BNPL éducatif est simple. L’étudiant ne s’endette plus immédiatement et le risque financier est partiellement transféré à l’institution qui finance la formation. Si l’élève réussit ses études et trouve un emploi, le remboursement s’enclenche ; s’il échoue ou rencontre des difficultés d’insertion, le remboursement est différé ou allégé.
Ce modèle apparaît d’autant plus séduisant qu’il émerge dans un contexte d’endettement massif. Aux États-Unis, la dette étudiante totale dépasse désormais 1 800 milliards de dollars, détenue par environ 43 millions d’emprunteurs, soit près d’un adulte sur six selon Education Data Initiative. Si la durée standard de remboursement est théoriquement fixée à dix ans, de nombreux diplômés restent endettés plus de vingt ans après l’obtention de leur diplôme, transformant ce prêt en un engagement financier structurant de leur vie adulte.
L’impact dépasse largement la sphère budgétaire. Selon une étude publiée par le National Library of Medicine (PMC), plus de 70 % des diplômés endettés déclarent un niveau d’anxiété modéré à élevé lié à leur dette, avec des effets directs sur leurs décisions de carrière, leur mobilité et leurs projets personnels. Plusieurs autres travaux montrent également que l’endettement influence les choix professionnels des diplômés. Les plus lourdement endettés sont plus enclins à privilégier des secteurs à rémunération élevée, parfois au détriment de vocations dans l’enseignement, le service public ou l’entrepreneuriat.
Dans ce contexte, le BNPL éducatif apparaît comme une réponse rationnelle car il réduit la peur de l’endettement initial, aligne le coût de la formation sur la réalité du marché du travail et introduit un partage du risque entre l’étudiant et l’institution. Mais cette amélioration a un coût. L’éducation cesse d’être pensée uniquement comme un processus d’apprentissage pour devenir un pari sur un potentiel futur. La formation devient progressivement un actif financier indexé sur l’employabilité anticipée de l’étudiant.
La contrepartie invisible.
Dès lors que le financement dépend du succès futur des étudiants, les établissements ne peuvent plus les sélectionner indistinctement. Ils cherchent à réduire leur risque financier et à sécuriser leur capacité de remboursement, ce qui les conduit mécaniquement à durcir leurs critères d’admission.
Plusieurs institutions ayant expérimenté des modèles similaires au BNPL — notamment via les Income Share Agreements (ISA) — illustrent cette logique. Des écoles technologiques comme Lambda School — devenue BloomTech —, Holberton School, ou encore certains bootcamps spécialisés en data et développement web, conditionnent le paiement des frais de scolarité à l’obtention d’un emploi au-delà d’un certain seuil de salaire. Dans ces modèles, l’étudiant rembourse un pourcentage de ses revenus futurs pendant une période déterminée, uniquement s’il atteint un niveau de rémunération prédéfini.
En théorie, le risque est partagé. En pratique, la viabilité financière du modèle repose sur la capacité de l’institution à prédire l’employabilité de ses étudiants. Les écoles ont donc tout intérêt à privilégier les profils présentant les meilleures probabilités de réussite — compétences analytiques solides, capacité d’apprentissage rapide, trajectoires cohérentes, et surtout orientation vers des secteurs à forte demande telles que la technologie, data, cybersécurité, développement logiciel.
Certaines plateformes de financement éducatif adossées à des fonds d’investissement vont encore plus loin en intégrant des algorithmes d’évaluation du “risque étudiant”, croisant données académiques, parcours antérieurs et tendances sectorielles. Le financement devient ainsi un exercice de scoring.
Ces nouveaux modèles de financement poussent donc les établissements à devenir plus exigeants, plus sélectifs, plus normés. Les profils retenus sont ceux dont la trajectoire apparaît prédictible et compatible avec des secteurs jugés porteurs. À l’inverse, les parcours atypiques, et les disciplines à l’avenir moins certain — arts, sciences humaines, recherche fondamentale — deviennent structurellement plus risqués à financer.
Ce qui est présenté comme une démocratisation de l’accès aux études peut ainsi produire un effet inverse. L’accès devient certes moins risqué financièrement pour certains, mais il tend à se concentrer sur les profils considérés comme les plus « bancables ».
Une innovation à double tranchant.
Il serait dommage de rejeter en bloc le BNPL éducatif. Il répond à une crise réelle, celle de l’endettement massif lié aux études. En conditionnant le paiement à l’insertion professionnelle, il corrige certaines dérives d’un système où le risque reposait presque exclusivement sur l’étudiant. Il introduit également une forme de responsabilité nouvelle pour les institutions, désormais incitées à se soucier non seulement de la qualité académique de leurs formations, mais aussi de l’avenir professionnel concret de ceux qu’elles forment.
Mais il serait naïf d’y voir une solution parfaite pour autant. En transformant l’éducation en pari sur l’avenir, ce modèle modifie en profondeur les critères d’accès à la formation. Ce ne sont plus seulement les motivations ou le potentiel d’apprentissage qui comptent, mais la probabilité estimée de réussite professionnelle.
Le futur de l’éducation.
Le Buy Now, Pay Later appliqué à l’éducation n’est pas seulement une innovation financière. Il marque l’entrée explicite de la logique d’investissement dans la promesse éducative.
En conditionnant le financement à la réussite future, il transforme l’étudiant en actif dont la valeur est estimée, anticipée, modélisée. Ce déplacement est important car il ne redéfinit pas seulement l’accès aux études, mais la manière même dont la société conçoit la formation, le talent et le mérite.
Ce premier article ouvre une série consacrée aux grandes mutations de l’éducation. Les épisodes suivants exploreront la dématérialisation progressive des formats d’apprentissage, la montée en puissance des EdTech, puis l’impact de l’intelligence artificielle sur les filières et les métiers de demain.




