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Identité numérique : vers un Internet de confiance… ou un Internet libre ?

par | 30 Jan 2026 | Prospective, Démographie & Sociétés, IA & Technologies

Le basculement silencieux.

Depuis 1991 et l’avènement du World Wide Web, Internet a été pensé comme un espace ouvert, fondé sur la circulation libre de l’information et une certaine forme d’anonymat. L’identité réelle des utilisateurs y était secondaire et volontairement dissimulée pour se protéger des dangers du numérique. Cette époque est maintenant révolue.

En quelques années, l’identification est devenue une condition d’accès — aux services financiers, aux plateformes, aux administrations, au travail à distance et parfois même à la mobilité. Se connecter ne suffit plus, il faut désormais prouver qui l’on est, de manière fiable, répétée et reconnue. Cela signifie fournir une pièce d’identité pour ouvrir ou conserver un compte sur des plateformes de paiement, accepter des procédures de vérification biométrique pour accéder à certains services, transmettre des justificatifs officiels pour travailler à distance et vendre sur une marketplace, ou encore lier son identité réelle à un compte — auparavant pseudonyme — sur les réseaux sociaux.

Ce basculement n’est ni soudain ni spectaculaire. Il est, au contraire, progressif et souvent présenté comme une réponse pragmatique à des enjeux très concrets — fraude, cybersécurité, simplification des parcours, confiance numérique. Pourtant, derrière ces banales évolutions techniques se dessine une transformation plus difficile à percevoir. L’identité numérique est en train de devenir une infrastructure centrale et invisible du monde numérique — au même titre que les réseaux, les systèmes de paiement ou les standards de communication.

Or, toute infrastructure façonne les usages qu’elle rend possibles. Elle redistribue le pouvoir, crée des dépendances et impose des règles. L’identité numérique ne fait pas exception. Selon la manière dont elle sera conçue, gouvernée et déployée, elle pourra soit renforcer la fluidité des échanges et la confiance — soit, à l’inverse, réduire les libertés des individus et repousser davantage les frontières de la vie privée.

Pourquoi l’identité numérique s’impose-t-elle dans notre quotidien ?

La généralisation de l’identité numérique ne procède pas d’un projet idéologique explicitement formulé, mais d’une accumulation de contraintes quotidiennes liées à la sécurité des données et à la gestion des risques numériques. C’est, du moins, ainsi qu’elle est présentée au public, qui subit souvent passivement une évolution lente mais inexorable des usages numériques. Ceux-ci s’étendent progressivement à des domaines de plus en plus sensibles — finance, santé, travail, services publics ou encore mobilité.

Les systèmes d’authentification existants, fondés sur une juxtaposition de comptes, de mots de passe et de procédures KYC redondantes, montrent aujourd’hui leurs limites. À l’échelle mondiale, la fraude à l’identité représente plusieurs centaines de milliards de dollars de pertes annuelles, tandis que les coûts de conformité et de vérification ne cessent d’augmenter, tant pour les entreprises que pour les États.

Ce modèle, qui prévaut encore dans la majorité des pays occidentaux, repose largement sur un nombre limité d’acteurs privés capables de gérer l’identité à grande échelle, ce qui renforce une dépendance structurelle et une concentration du pouvoir d’identification entre les mains d’entreprises privées. À mesure que ces acteurs deviennent des points de passage obligés, la question de la confiance devient de plus en plus pressante.

Mais comment créer un système de gestion de l’identité numérique mondialisé et digne de confiance, sans ralentir les échanges ni multiplier les intermédiaires privés ?

Plusieurs tendances se dessinent en ce moment même. La première repose sur une convergence progressive des acteurs privés vers des standards communs ou des mécanismes d’interopérabilité, visant à mutualiser la confiance sans remettre en cause l’équilibre existant ni le rôle central des grandes plateformes. La deuxième verrait l’émergence de normes obligatoires, portées par les États, cherchant à reprendre la maîtrise de la problématique de l’identité en ligne en l’intégrant pleinement aux cadres administratifs et juridiques nationaux. Une troisième tendance explore les systèmes d’identité conçus dès l’origine pour être maîtrisés par l’individu, fondés sur le consentement, la dissociation des usages et une révélation minimale des données.

L’enjeu dépasse largement l’authentification des services numériques tels que nous les connaissons aujourd’hui. Il touche à la capacité des économies qui seront bientôt entièrement digitalisées à fonctionner efficacement, à réduire les coûts de conformité et à soutenir des flux transfrontaliers toujours plus complexes et plus exposés aux risques de sécurité.

Trois visions du futur de l’identité en ligne.

Derrière l’expression « identité numérique » ne se dessine pas une idée unique, mais plusieurs trajectoires possibles, qui traduisent des visions différentes — et parfois concurrentes — de l’évolution d’Internet. Ces trajectoires ne sont ni exclusives ni figées ; elles fonctionnent comme des scénarios de référence, entre lesquels la réalité de demain pourrait se situer.

Un premier scénario prolonge la dynamique aujourd’hui dominante des grandes plateformes en ligne. L’identité y reste fragmentée, propriétaire et intégrée à des écosystèmes fermés, privilégiant la fluidité de l’expérience utilisateur et l’efficacité à grande échelle — comme on l’observe avec les identités adossées à Apple, Google ou d’autres acteurs globaux. Ce modèle s’accompagne toutefois d’une captation massive des données et d’une concentration croissante du pouvoir d’identification entre les mains de quelques entreprises privées. Or ces plateformes sont elles-mêmes inscrites dans des cadres juridiques, réglementaires et stratégiques propres aux grandes puissances qui les hébergent, faisant de l’identité numérique un enjeu géopolitique indirect. L’utilisateur n’est alors pas propriétaire de son identité numérique, mais en fait usage dans un cadre contractuel largement asymétrique, dont les règles peuvent évoluer au gré de décisions industrielles, juridiques ou géopolitiques qui lui échappent.

Un deuxième scénario repose sur une reprise en main par les États. L’identité numérique devient alors le prolongement direct de l’identité civile, centralisée, standardisée et adossée à la puissance publique. Des initiatives comme le programme Aadhaar en Inde, qui concerne plus d’un milliard de personnes, illustrent la capacité de ces systèmes à réduire la fraude, à améliorer l’inclusion administrative et à simplifier l’accès aux services essentiels. L’exemple du système de crédit social en Chine rappelle en revanche comment l’identification numérique, combinée à des mécanismes d’évaluation des comportements, peut progressivement conditionner l’accès à certains droits, services ou opportunités. Ce deuxième scénario soulève ainsi la question de savoir à partir de quel seuil l’identification généralisée cesse d’être un outil de facilitation administrative et de sécurité pour devenir une condition d’accès, voire un instrument de contrôle social. La frontière entre efficacité, gouvernance et contrainte devient alors de plus en plus ténue, et largement dépendante des choix politiques, juridiques et culturels qui encadrent ces systèmes.

Un troisième scénario envisage une identité réellement maîtrisée par l’individu. Il ne s’agit pas d’un simple ajustement des modèles existants, mais d’un changement de paradigme issu, en partie, des recherches menées sur les technologies de registres distribués. Les travaux autour des blockchains ont en effet exploré la possibilité de décentraliser la confiance, sans autorité centrale, en s’appuyant sur des mécanismes cryptographiques. Appliquée à l’identité, cette logique conduit à des systèmes où celle-ci n’est plus détenue ni administrée par une plateforme ou par l’État, mais portée par l’utilisateur lui-même. L’identité est dissociée de ses attributs et des preuves associées, permettant de ne révéler que les éléments strictement nécessaires à un usage donné, dans un contexte précis. Le point de décision n’est plus centralisé, mais contextuel et fondé sur le consentement. Des initiatives comme l’e-résidence en Estonie illustrent cette approche encore expérimentale, qui déplace le centre de gravité de l’identité — du contrôle vers l’autonomie — et vise à rééquilibrer en profondeur le rapport de force entre individus, plateformes et institutions.

Dans les faits, l’avenir de l’identité numérique se situera probablement à l’intersection de ces trois scénarios. Aucun ne s’imposera pleinement, aucun ne disparaîtra totalement. C’est de leur combinaison, de leurs arbitrages et de leur probable interconnexion que dépendra la nature de la gestion de nos identités numériques.

Pouvoir, confiance et liberté.

Au-delà des considérations techniques, l’identité numérique apparaît comme un révélateur de rapports de force. Ceux qui contrôlent l’identité contrôlent l’accès aux services, aux droits et aux opportunités économiques. Ils détiennent ainsi le pouvoir de redéfinir les règles de participation au monde numérique.

L’identité numérique devient ainsi une infrastructure de gouvernance invisible. Elle structure les flux, hiérarchise les acteurs et introduit de nouvelles asymétries entre ceux qui imposent les standards et ceux qui les subissent.

La question de la confiance se déplace alors. Elle ne repose plus uniquement sur les institutions ou les acteurs qui délivrent les identités, mais sur l’architecture même des systèmes — leur transparence, leur interopérabilité, leur capacité à limiter les menaces sans étouffer les libertés individuelles.

Conclusion.

Peut-on construire un Internet de confiance sans transformer la gestion de l’identité en instrument de contrainte ? Cette question ne peut être tranchée ni sur le seul terrain technologique, ni par des choix politiques isolés. Elle renvoie à des arbitrages structurels entre efficacité, sécurité, souveraineté et libertés individuelles.

Les trajectoires qui se dessinent présentent chacune des avantages tangibles, mais aussi des limites importantes. Le modèle porté par les grandes plateformes offre une expérience fluide et une capacité de déploiement rapide à l’échelle mondiale, au prix d’une concentration du pouvoir d’identification et d’une dépendance accrue à des acteurs privés inscrits dans des rapports de force géopolitiques. Les approches étatiques permettent, quant à elles, une meilleure cohérence normative, une réduction de la fraude et une intégration efficace aux services publics, mais elles font peser un risque de centralisation excessive lorsque les garde-fous institutionnels sont insuffisants. Les modèles d’identité maîtrisés par l’individu ouvrent enfin la voie à un rééquilibrage des rapports de force et à une meilleure protection de la vie privée, au prix d’une plus grande complexité technique et d’une efficacité encore incertaine à grande échelle.

Le débat ne porte donc pas sur le choix d’une solution idéale, mais sur la gouvernance des compromis entre ces trajectoires. Il s’agit de déterminer à quel niveau doivent être prises les décisions — architecture des systèmes, normes juridiques, protection de la vie privée et des libertés — et quels principes doivent être considérés comme non négociables.

En définitive, l’identité numérique ne doit pas être appréhendée comme un simple outil d’authentification, mais comme une infrastructure normative, capable de redéfinir durablement les conditions d’accès, de participation et d’autonomie dans le monde numérique. Ce qui est en jeu dépasse la question de l’identification en ligne. Il s’agit de savoir quelle place les sociétés souhaitent accorder à l’anonymat, au choix et à la dissociation des usages, et si une citoyenneté numérique peut émerger sans sacrifier la liberté et la vie privée au nom de la confiance et de la sécurité.

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