La fragmentation du Système Financier International
On parle souvent de l’Afrique comme d’un continent à financer, à intégrer, à accélérer. Mais une autre réalité, plus silencieuse, reconfigure le terrain : la question n’est plus seulement de savoir où se trouve le capital, mais comment il circule, sous quelles conditions, et à quel coût transactionnel réel. L’époque où l’on pouvait résumer la finance internationale à une simple histoire de “coût du capital” s’éloigne. Aujourd’hui, l’enjeu est celui de l’accès, et l’accès est devenu conditionnel.
Les deux premiers épisodes de cette série ont montré que la fragmentation actuelle du système financier mondial ne résulte ni d’un retrait des flux, ni d’un éclatement des règles, mais d’une reconfiguration profonde de leurs conditions d’accès, structurée par des impératifs de sécurité, de conformité et de capacité d’absorption institutionnelle. La finance reste mondialisée dans ses flux, mais elle devient sélective dans ses infrastructures.
Le système financier international englobe marchés, paiements, normes de conformité, transparence, cadres contractuels, infrastructures de confiance et gestion des risques. Trois points clés : la prime de risque relève autant de la preuve ; l’intégration commerciale via la ZLECAF dépend de l’exécution pratique et des systèmes financiers ; enfin, la capacité à limiter la dépendance aux devises étrangères devient un facteur majeur de compétitivité opérationnelle et de souveraineté.
Ce déplacement, encore sous-estimé, change profondément la manière dont les économies s’insèrent dans le système financier international.
C’est dans ce cadre déjà reparamétré, où les règles et les contrats fonctionnent comme des infrastructures sélectives, que se posent les trajectoires africaines : non pas en marge du système, mais au cœur de ses nouvelles lignes de fracture.
La tension structurante: inclusion recherchée mais accès durci.
L’inclusion financière a longtemps été abordée comme une question de volumes. Aujourd’hui, c’est une question de conditions. Accès aux capitaux, oui, mais surtout accès aux infrastructures qui rendent les capitaux utilisables. Paiements transfrontaliers, trade finance, correspondance bancaire, couverture de change, capacité à exécuter des transactions avec des délais et des preuves prévisibles.
C’est ici que la fragmentation s’installe. Elle transforme l’accès en processus. Plus de contrôles, plus d’exigences de documentation, plus de dépendance à des contreparties bancaires qui arbitrent en permanence entre rentabilité et risque réputationnel.
Ce durcissement requalifie la ZLECAF. Les barrières à l’intégration ne sont pas seulement tarifaires. Elles sont transactionnelles. Si une entreprise ne peut pas payer, être payée, financer son stock, sécuriser une lettre de crédit, ou couvrir son risque de change à un coût raisonnable, alors l’intégration commerciale reste partielle. La ZLECAF doit donc être lue comme une stratégie d’exécution intégrée : commerce, logistique, paiement, financement, litiges, conformité. Sans cette chaîne, l’intégration demeure un narratif. Avec cette chaîne, elle devient un corridor.
Quand l’accès devient conditionnel, la compétitivité se joue sur l’exécution, pas seulement sur l’attractivité.
Trajectoires africaines différenciées, et rôle des hubs partiels.
La fragmentation financière ne se traduit pas par une rupture uniforme. Elle s’exprime de manière différenciée, selon la structure des économies, leur profondeur financière, leur crédibilité institutionnelle et leur capacité d’exécution. Les règles sont globales. Les effets, eux, sont asymétriques.
Certains pays subissent avant tout une contrainte de liquidité et de devises. D’autres disposent de marchés domestiques capables d’amortir partiellement les chocs, au prix parfois d’une éviction du secteur privé. D’autres encore conservent un accès par leurs ressources stratégiques, mais restent exposés à la volatilité des cycles et à des arbitrages de souveraineté complexes. Enfin, quelques économies jouent un rôle de plateformes partielles, réduisant certaines frictions par l’infrastructure, l’intermédiation et la structuration régionale.
Le Maroc s’inscrit dans cette dernière catégorie. Non pas comme un modèle exportable, mais comme une illustration d’une logique d’options : modernisation des rails de paiement, structuration d’un écosystème financier et fintech, et positionnement de place régionale. Cette logique n’annule pas la fragmentation. Elle en atténue certains effets, à condition d’une crédibilité institutionnelle maintenue et d’une interopérabilité effective avec les marchés voisins.
Ce panorama rappelle une réalité essentielle : la fragmentation ne produit pas un choc unique, mais une rehiérarchisation des trajectoires possibles. Elle redistribue les marges de manœuvre, sans les supprimer. Et c’est précisément dans cette redistribution que naissent les arbitrages stratégiques.
C’est à ce stade que l’analyse bascule.
Lorsque les trajectoires se différencient, les décisions cessent d’être purement économiques. Elles deviennent des arbitrages de risque, de temps et de crédibilité. C’est ce que révèlent, de manière très concrète, les trajectoires africaines qui suivent.
Quand l’accès devient un arbitrage stratégique : Trois trajectoires africaines au cœur de la fragmentation.
Dans un système financier intégré, la stratégie est un exercice d’optimisation. Dans un système fragmenté, elle devient un exercice d’équilibre. Les options ne disparaissent pas. Elles changent de poids, de rythme et de coût. L’accès ne se ferme pas. Il se conditionne.
C’est à ce niveau que la fragmentation devient tangible. Non pas dans les déclarations, mais dans les décisions quotidiennes. Celles qui obligent à arbitrer entre vitesse et conformité, souveraineté et liquidité, transparence et stabilité immédiate. Trois trajectoires africaines permettent de lire cette bascule, non comme une succession d’événements isolés, mais comme des manifestations d’un même système reparamétré.
Afrique du Sud : Quand la conformité devient une frontière invisible.
En février 2023, L’Afrique du Sud a été placé sous “surveillance renforcée” (grey list) par le GAFI, ce qui a mécaniquement rehaussé les exigences de due diligence et la perception de risque pour les contreparties internationales.
Le plus intéressant n’est pas seulement l’entrée sur liste, mais le fait que la sortie a demandé une mobilisation institutionnelle lourde. Le pays a été retirée de la liste en octobre 2025. Ce n’était pas une sanction. C’était une requalification. La conformité cessait d’être un prérequis technique pour devenir une frontière fonctionnelle. Non pas une ligne rouge, mais une pente.
Pour les entreprises, cette pente se traduisait par des cycles de paiement plus longs, des financements commerciaux plus complexes, des opérations pourtant rentables devenues difficiles à exécuter.
Pour l’État, le message était plus profond : dans un monde fragmenté, la capacité à absorber la régulation devient un avantage compétitif. Elle exige une coordination institutionnelle fine, une discipline d’exécution, et un capital politique rarement visible dans les bilans.
L’expérience sud-africaine rappelle une réalité souvent sous-estimée : la fragmentation ne pénalise pas seulement les économies fragiles. Elle requalifie aussi les économies sophistiquées, lorsque l’alignement institutionnel et la capacité d’exécution ne suivent pas la densification des standards globaux.
Botswana : Quand la souveraineté d’actifs devient un arbitrage de liquidité.
Le Botswana illustre une tension de plus en plus fréquente : reprendre la main sur un actif stratégique tout en restant finançable. Dans un monde non fragmenté, la discussion porterait surtout sur la logique industrielle, la valorisation, et la gouvernance. Fin 2025, le président Duma Boko a indiqué que le pays prenait des mesures pour acquérir une participation majoritaire dans De Beers. En parallèle, le FMI a explicitement mis en garde contre l’augmentation de la participation, au regard de la situation budgétaire et de la forte dépendance du pays au diamant.
La question n’était pas de savoir si un actif stratégique avait de la valeur. Elle était de savoir quand et comment cette valeur pouvait être captée sans fragiliser l’accès au financement.
Dans un système intégré, reprendre la main sur un actif se discute en termes de stratégie industrielle, de gouvernance, de création de valeur à long terme. Dans un système fragmenté, la discussion se déplace. Elle se concentre sur la structure de financement, le calendrier, les garanties implicites, et l’impact sur la trajectoire budgétaire.
Ce glissement est subtil, mais décisif. Les États raisonnent en horizon long. Les marchés raisonnent en confiance immédiate. La fragmentation amplifie ce décalage. Elle donne un poids accru à ceux qui contrôlent les portes d’entrée du financement, même lorsque la logique stratégique est cohérente.
Le cas botswanais met en lumière une tension devenue centrale : la souveraineté d’actifs n’est plus seulement une question de volonté politique. Elle devient un arbitrage de liquidité. Une négociation permanente entre ambition stratégique et tolérance du système.
Dans cet environnement, le risque n’est pas de vouloir trop. Le risque est de vouloir trop vite, ou sans architecture financière capable d’absorber le choc.
Sénégal : Quand la donnée devient une infrastructure d’accès.
Le Sénégal met en évidence un canal particulièrement sensible dans un monde fragmenté : la qualité de la donnée et la confiance statistique.
Après l’audit de la Cour des comptes, le FMI a confirmé une sous-déclaration significative des déficits et de la dette sur 2019-2023, et a souligné l’ampleur des révisions nécessaires. Dans ce contexte, un programme d’environ 1,8 milliard de dollars a été gelé, et les discussions se sont déplacées vers la correction des données, les causes institutionnelles de la sous-déclaration, et les mécanismes de transparence.
La fragmentation s’est manifestée autrement. Non pas par une question de conformité, ni par une ambition de souveraineté d’actifs, mais par une crise de confiance silencieuse.
Dans un système conditionnel, la donnée n’est plus un simple support analytique. Elle devient une infrastructure. Lorsqu’elle est remise en question, ce n’est pas seulement la trajectoire budgétaire qui est discutée. C’est l’accès lui-même qui se reconfigure.
La séquence sénégalaise illustre la vitesse de cette transmission. Avant même toute mesure de politique économique, l’incertitude sur la qualité de la donnée a produit ses effets. Le risque a été requalifié. Les coûts de financement ont augmenté. Les marges de manœuvre se sont réduites.
Ce que ces récits ont en commun.
Ces trajectoires ne racontent pas trois histoires différentes. Elles racontent une même réalité : La fragmentation financière ne se manifeste pas par des exclusions visibles, mais par une rehiérarchisation silencieuse des trajectoires possibles. Les portes restent ouvertes. Mais leur poids change. Et chaque décision stratégique devient plus sensible à l’exécution, au timing et à la crédibilité.
C’est précisément à ce moment que l’analyse touche sa limite, et que la stratégie commence. Comment élargir les marges d’action sans créer de nouvelles vulnérabilités ? Comment réduire les frictions sans prétendre sortir d’un système dont on dépend encore ? Comment choisir des risques que l’on sait réellement gouverner ?
Des marges d’action, pas des solutions clés en main.
À l’issue de ces trajectoires, une tentation existe : chercher une solution unique, un instrument salvateur, une réforme décisive qui permettrait de “sortir” de la fragmentation.
Cette tentation est compréhensible. Elle est aussi trompeuse.
Dans un système financier conditionnel, il n’existe pas de solution universelle. Il existe des marges d’action, toujours situées, toujours imparfaites, toujours porteuses de risques. La question n’est donc pas de savoir quelle solution adopter, mais quels risques accepter et, surtout, quels risques l’on est réellement capable de gouverner.
Infrastructure financière, rails de paiement, gouvernance de la donnée, capacité à absorber la conformité, intégration par corridors d’exécution : aucune de ces options n’annule la fragmentation. Chacune en atténue certains effets en déplaçant le risque, le coût et le calendrier. Dans ce contexte, la stratégie ne consiste plus à promettre une rupture, mais à choisir consciemment des risques que l’on sait gouverner.
Car une fragmentation ne se contourne pas, elle se gère.
Conclusion.
La fragmentation financière ne met pas fin aux flux, elle en change la grammaire : ce qui relevait hier d’une optimisation devient un arbitrage permanent, où la conformité agit comme une frontière fonctionnelle, la souveraineté d’actifs comme un enjeu de calendrier, et la donnée comme une infrastructure d’accès.
Les trajectoires africaines ne racontent pas une exception régionale, mais une lecture concrète d’un système intégré dans ses flux et différencié dans ses portes d’entrée, où l’intégration cesse d’être un horizon abstrait pour devenir une discipline d’exécution, mesurable dans la preuve, la fluidité transactionnelle et la robustesse institutionnelle. Mais si l’accès est désormais gouverné par des conditions, que se passe-t-il lorsque ces conditions elles-mêmes sont reconfigurées par la géopolitique économique : quand les guerres commerciales redessinent les flux et les infrastructures de l’économie mondiale, quelles nouvelles frictions apparaissent, quelles chaînes de dépendance se déplacent, et comment ces recompositions reclassent-elles, à leur tour, les trajectoires possibles pour les pays ? C’est précisément le thème qui sera traité dans l’article 4 de cette série.




